Tunisie : pour qu’il y ait un avant/après Chokri Belaïd

Par Aïcha Gaaya – 21 mars 2013

Source : melty.fr

Source : melty.fr

Cette semaine, les tunisiens ont rendu un dernier hommage à l’opposant Chokri Belaid, à l’occasion du Quarantième[1] jour de son exécution par balles, sous les yeux de sa veuve Basma Khalfaoui et de ses deux filles. Ce premier assassinat politique- outre celui du militant Lotfi Naguedh du parti Nida Tounes, l’Appel de la Tunisie, tabassé à mort lors d’un meeting[2] – a secoué la population et plongé le pays dans ce qui semble être sa plus grave crise politique depuis la fuite du président déchu Ben Ali. L’état de choc était extrêmement perceptible au sein de la population, les tunisiens étant descendus par centaines de milliers dans tout le pays pour crier leur colère et leur désarroi. Mais 40 jours après ce crime dont les auteurs n’ont toujours pas été arrêtés, force est de constater que les partisans d’un changement d’orientation politique drastique et à la hauteur de la gravité de la situation ont été déçus. Les tractations pour la formation d’un nouveau gouvernement suite à l’annonce du Premier Ministre démissionnaire Jebali ont été révolutionnaires, au sens premier du terme révolution : « Mouvement d’un objet autour d’un point central, le ramenant périodiquement au même point ». Quelles conclusions tirer de cette crise politique, et vers quoi se dirige la Tunisie ?

 Le remaniement ministériel : « En attendant Godot »

Au soir du meurtre de Belaïd, le 6 Février, le Premier Ministre Hamadi Jebali avait annoncé dans une allocution télévisée[3] son intention de dissoudre le gouvernement[4] et d’en former un autre, de compétences nationales. L’annonce d’un remaniement était pourtant attendue depuis le mois de Juillet 2012 déjà, mais les calculs politico-partisans en avaient empêché la mise en place. Dans cette allocution, ce dernier a insisté sur le fait que cette décision était unilatérale, accélérée par le drame, sans consultation avec les partis de l’opposition ni même avec son parti, Ennahdha. Autant dire que celle-ci était vouée à l’échec. Désavoué par son propre parti, il a été contraint à la démission, comme il l’avait promis en cas de revers.

Ali Laarayedh, Ministre de l’Intérieur décevant promu Premier Ministre

Si l’annonce de la nomination de ce personnage – controversé – par son parti Ennahdha n’a pas surpris grand monde, l’aval du Président Moncef Marzouki a fait bondir l’opposition et une partie de l’opinion publique. En effet, son bilan ministériel est extrêmement désenchantant, la situation sécuritaire tunisienne s’étant largement détériorée sous son exercice.

La liste de ses manquements est longue : amateurisme patent de la gestion de l’attaque de l’ambassade des Etats-Unis par des salafistes en Septembre 2012[5], intervention musclée des policiers le 9 Avril pour réprimer les manifestants sortis commémorer la Fête des martyrs sur l’Avenue Bourguiba[6], évènements de Siliana où la population sortie exprimer son désespoir face à ses conditions de vie a été sévèrement réprimée par des tirs de chevrotine[7]. Et pour chacun de ces écarts criants, Ali Larayedh avait minimisé voire nié la responsabilité de son Ministère en rejetant systématiquement la faute sur des « casseurs », allant jusqu’à citer le nom du défunt Chokri Belaid sur le plateau de la chaine nationale, Al Wataniya 1[8]. Pourtant, un rapport[9] établi par une commission indépendante vient de sortir, et ce dernier accable lourdement Ali Laarayedh.

Pis, la veuve du militant assassiné a fait état du refus du Ministère de l’Intérieur de répondre à ses appels pressants[10] afin de bénéficier d’une protection gouvernementale, son mari se sentant menacé. En tenant compte de tous ces facteurs- pour ne citer qu’eux- force est de constater que la logique de sa nomination peut échapper à un esprit rationnel.

Dès lors, pourquoi le choisir pour le Premier Ministère ? S’il apparaît qu’il n’était pas le candidat plébiscité par son parti qui lui préférait Abdelatif Mekki (alors Ministre de la Santé) ou Moncef Ben Salem (Ministre de l’Agriculture), Jebali aurait pesé de tout son poids pour faire pencher la balance en faveur de Laarayedh. En effet, ce dernier est considéré comme « idéologiquement » modéré, et le plus à même de fédérer les autres partis afin d’éviter l’implosion de la Troïka.

Nul besoin de faire un procès d’intention à ce nouveau gouvernement, nul besoin d’encourager à la retenue afin de ne le juger que sur ses actions, car là réside le problème : tous attendaient une nouvelle impulsion sous ce nouveau gouvernement, mais les mêmes se retrouvent en tête d’affiche. Dès lors, on peut s’interroger : quel signal l’élite politique veut-elle nous envoyer ?

Par ailleurs, l’annonce de ce gouvernement sous l’égide d’Ali Larayedh s’est faite le jour de la Fête internationale (des droits) de la Femme, mais aucun n’a estimé nécessaire d’y voir là un symbole pour plus de parité. Notons qu’en Tunisie, le Ministère de la Femme ne semble avoir pour seule fonction que celle de justifier la présence d’une femme au sein du Conseil des Ministres, auprès de ses homologues masculins encravatés.

Touche pas à la police

Autre point sensible : celui de la formation d’une police républicaine, une réforme profonde du système qui viserait en particulier ses plus hauts responsables. Ces derniers n’ont nullement été inquiétés suite à leur implication avec l’ancien régime qui l’utilisait comme son arme de guerre contre toute tentative d’opposition au RCD.

Certes, des réformes – bien que timides- ont été évoquées mais ces effets d’annonce ne peuvent voiler le manque d’initiative forte, de moyens ainsi que les nombreuses obstructions en interne. Issam Dardouri, policier et membre du syndicat de ce corps de métier affirme ainsi dans une interview[11] : « Après avoir révélé et transmis certains de dossiers de corruption à la justice, j’ai été suspendu pendant six mois et puis j’ai été détenu pendant une semaine au centre de rétention de Bouchoucha avec des fausses accusations comme « l’incitation à l’insubordination ». […] Malheureusement, je me suis retrouvé dans des poursuites judiciaires  engagées contre moi et sous une pression administrative allant jusqu’aux négociations et à des promesses d’une promotion professionnelle. »

Par ailleurs, la députée Nadia Chaabane, également membre de la commission d’enquête sur la manifestation du 9 Avril –évoquée précédemment- souligne qu’elle « n’a pas pu coopérer avec le ministère de l’Intérieur qui n’a pas facilité le déroulement de l’enquête et n’a fourni aucun document».

Qui a tué Chokri Belaid ?

Et surtout, qui a commandité cet assassinat politique ? La question est là, lancinante et pourtant toujours sans réponse. Cette affaire a permis de mettre en exergue tous les chantiers- colossaux- qu’il faut entreprendre en Tunisie, et son prolongement renforce de jour en jour le sentiment d’impunité qui règne. En raison d’un manque de transparence éclatant, d’affirmations et de contre-affirmations, toutes les théories vont bon train. Basma Khalfaoui a elle-même confirmé que les autorités n’ont jamais pris contact avec elle afin de la tenir informée de l’avancement de l’enquête, enquête elle-même entachée d’amateurisme et minée par le manque de moyens techniques. A titre d’exemple, la voiture dans laquelle se trouvait Chokri Belaid sur la scène du crime n’a pas été mise en demeure, mais déplacée le jour même sans que des prélèvements ou d’analyses de preuves potentielles n’aient été entrepris.

Enfin, il s’agit de ne pas laisser cette crise politique masquer un autre aspect non moins crucial : la situation économique moribonde. Le 12 Mars, un jeune vendeur ambulant de cigarettes s’est immolé en s’écriant « voilà le chômage » en face du théâtre national, à l’Avenue Bourguiba, décédant le lendemain. Depuis le début de l’année 2013, ce n’est pas moins de 10 autres tunisiens qui ont péri de la sorte. Cherté de la vie, chômage grimpant, la question économique doit être au cœur des actions gouvernementales.

Le gouvernement et l’Assemblée Constituante qui a voté la confiance mardi dernier, doivent prendre la juste mesure de leur mission, et réaliser qu’ils ont un devoir de « redevabilité » – accountability– envers la population. L’association Al Bawsala[12], qui lutte pour une transparence accrue au sein de l’Assemblée Constituante, tire la sonnette d’alarme et dénonce les attaques dont elle fait l’objet de la part de certains députés- de toutes étiquettes politiques- qui veulent empêcher l’entrée de ses membres au sein de l’Assemblée, l’accusant de menacer la souveraineté de cette institution . La présidente de l’association, Amira Yahyaoui, rétorque ainsi « c’est toute une mentalité contre laquelle on se bat. Fini l’époque des politiques qui font ce qu’ils veulent ».

Si l’élite politique manœuvre trop souvent afin de se dédouaner de ses déboires, le bateau tunisien ne saurait s’échouer, car voilà, la société civile est aux aguets, et constitue le rempart le plus solide contre les tentations de dérive de ce pays, véritable laboratoire à ciel ouvert de la région MENA.

Mais, comme le disait justement l’écrivain argentin Julio Cortazar qui a dû fuir l’Argentine de Perón : « la lâcheté tend à projeter sur les autres la responsabilité qu’on refuse ».

 

Note de l’auteure:

D’aucuns vont estimer que mon article n’est qu’un parmi tant d’autres qui contribuera à la dégradation de l’image de la Tunisie à l’étranger, et entravera le bon déroulement du processus de transition démocratique engagé- dont on nous tance chaque jour. Ce sont les mêmes qui s’insurgent contre la diffusion du documentaire d’ « Envoyé Spécial ». Je ne partage pas cette opinion : le plus grand mal dont pourrait souffrir la Tunisie d’aujourd’hui est l’indifférence, la banalisation de l’inacceptable, l’acceptation fataliste des dangers qui rodent. Et ces dangers ne sont pas peu nombreux : ne nous voilons pas la face.

Mon inquiétude ne se situe donc pas là : oui, les touristes reviendront, mais quel climat règnera pour ses citoyens, voilà la vraie question. Chacun doit saisir la gravité du moment, briser le tabou qui peut s’installer sous prétexte que l’image de la Tunisie doit prévaloir. On ne saurait commettre une bévue plus grave que celle-ci.

Les mirages ne résistent pas à l’épreuve de l’Histoire.


[1] Le 40ème jour revêt une signification particulière dans la tradition arabo-musulmane, et marque la fin de la période de deuil. Voir le détail des commémorations sur le lien suivant : http://nawaat.org/portail/2013/03/19/commemoration-du-40-et-41-jours-de-lassassinat-de-chokri-belaid/?fb_source=pubv1

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Filed under Français, Tunisia

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