Place Taksim, Place Tahrir : regard froid sur la chaleur stambouliote

Par Moussa Bk – 7 juin 2013

Source: Bulent Kilic/ AP-NYTimes

Source: Bulent Kilic/ AP-NYTimes

Voilà quelques jours que la Turquie est en feu. Les expressions abondent afin de qualifier en direct live des évènements dont l’interprétation quasi-instantanée est pourtant impossible. « Printemps arabe en Turquie », « printemps turc », « révolution », bref des dénominations qui investissent intrinsèquement les protagonistes de toutes les vertus démocratiques. A bien y réfléchir, il semble difficile de savoir si la couverture médiatique des manifestations résulte de l’effet Alliot Marie (effet selon lequel, à la manière de Michel Alliot Marie, on fait passer des manifestants qui réclament leur dignité pour des fauteurs de trouble) ou bien de cette étrange sympathie récemment acquise par les médias à l’égard des peuples arabes.

Car oui, bercée par une classe politique longtemps complaisante avec les pires dictateurs, la classe médiatique s’est rendue coupable il y a deux ans de ne pas saisir l’ampleur des évènements dans l’immédiat. Peu après, elle commençait à comprendre que les fauteurs de trouble – pour qui la France dispensait des « kit maîtrise de foule » ici et là en Egypte et en Tunisie – réclamaient en réalité des valeurs universelles. S’ensuivit une sympathie peu commune – et fort teintée d’orientalisme – à l’endroit de ces citoyens ostracisés. L’arabe (re)devenait un individu, partageant de surcroît des valeurs communes aux « nôtres ». On l’encensait aux odeurs de Jasmin sous de beaux jours printaniers. Une sympathie qui n’aura pas résisté au verdict des urnes, verdict amorçant l’avènement d’une nouvelle saison : celle de l’hiver islamiste. Les islamistes, ayant démocratiquement accédé au pouvoir ont très vite prouvé leur incapacité à gérer les transitions post-réveil arabe. En réaction à cette impuissance ils ont joué la carte populiste « islam-sharia-Dieu » comme beaucoup de leurs voisins européens jouent la carte « islamisme-terrorisme-immigration » en temps de crise. Les transitions se faisant attendre, nombre de manifestations ont eu lieu en 2012-2013, Place Tahrir, avenue Bourguiba, ou encore à Casablanca et à Rabat.

Taksim : tous contre un, tout pourri ?

Ces derniers jours, c’est la Place Taksim qui s’est embrasée, suite à un mouvement initialement opposé à un projet urbain porté par Erdogan ; projet qui prévoit entre autres de raser l’un des rares espaces verts stambouliotes, le Parc Gezi et le Centre culturel d’Atatürk pour y substituer d’anciennes casernes ottomanes éventuellement assorties d’une mosquée. Surprenant par sa spontanéité, ce mouvement a pris de l’ampleur à mesure que les forces de police multipliaient l’usage de la réponse policière disproportionnée (à tout point de vue condamnable). Ce mouvement porté par des militants écologistes et ciblé contre un projet précis s’est rapidement étendu à des Turcs issus de divers horizons, et rassemblant certains segments de la société (partis d’extrême-gauche, mouvement LGBT, supporters de foot, etc.) hostiles à l’exercice erdoganien du pouvoir. Dès lors, impossible de ne pas succomber à la tentation qui consiste à modifier trois consonnes pour ériger des parallèles incongrus sinon malhonnêtes : Place Tahrir et Place Taksim, même combat ?

Ici et là, nombre d’arguments posés ont très vite rendu la comparaison caricaturale (« printemps turc ») erronée. L’un des plus importants réside dans la nature du régime et le schéma protestataire adopté : à Taksim, les manifestants ne luttent pas contre un dictateur mais contre le chef du gouvernement issu d’un parti élu à trois reprises en l’espace d’une décennie. Le régime turc n’est pas une dictature mais au contraire un régime engagé dans la voie démocratique depuis 1950 (exception faite des coups d’Etat). Il n’est pas question ici d’encenser Erdogan et ses comparses (son exercice du pouvoir n’est pas anodin), mais simplement de mettre en lumière ce qui semble quelque peu anormal dans la perception que l’on se fait des soulèvements actuels : une perception qui change à la faveur des saisons  (printemps démocratiques vs hiver islamiste), à la faveur des causes défendues (manifestations libérales/progressistes vs démonstrations de force salafistes/islamistes)  et des capitales sur lesquelles nous braquons nos jumelles.

Taksim, Tahrir : la protestation à l’épreuve de la légitimité

Depuis le départ de Moubarak, des milliers de personnes occupent régulièrement la place Tahrir pour protester contre la dérive autoritaire des Frères musulmans (lesquels confondent manifestement majorité et hégémonie). Ces protestations sont souvent émaillées de violence, ont déjà fait des dizaines de mort et, sur le même schéma qui a précipité le départ de Moubarak, en appellent au départ de Morsi sous menace de refaire la Révolution du 25 janvier. Plus inquiétant encore, l’émergence des Black Bloc en Egypte : ces groupes d’individus masqués usent de la violence lors de rassemblement anti-Morsi et ont notamment mis feu à certains commissariats de police. L’opposition, dont certains membres participent ou appuient ces manifestations, supporte ces rassemblement au motif que les Frères ne mènent pas la transition selon les modalités que cette même opposition voudrait voir mises en œuvre. Or, est-il nécessaire de rappeler que ces mêmes « Frères » ont été amenés aux urnes par le biais de procédures électorales libres et régulières ? Ils ont fait campagne, présenté leur version de la transition, formulé des promesses, et récolté des votes pour les concrétiser en conséquence : ce processus est à la base de ce que l’on nomme démocratie.

Que cela plaise ou non à nos jumelles occidentales, une démocratie se caractérise avant tout par la conduite d’élections libres et régulières, imposant de facto une dépendance des gouvernants aux gouvernés (version modeste de la démocratie). Viennent ensuite les autres aspects, non moins importants : droits de l’homme, pluralité dans les institutions, démocratie locale, etc (version forte de la démocratie). En somme, avant de reposer sur le « respect des minorités » (sociales, politiques, sexuelles, religieuses, ethniques, etc.), la démocratie est « dictature de la majorité ». Comprise comme ceci, une démocratie peut parfaitement être conservatrice quand bien même on rêverait d’affubler ce concept de l’épithète « libérale » : dans le cas turc, il s’agit bien d’une démocratie (certes illibérale) et non pas d’une dictature.

De la démocratie illibérale en Turquie

En Turquie, ces dernières semaines, le Premier ministre turc a multiplié les annonces ciblant tour à tour l’alcool (limitations s’appliquant sur les lieux et heures de vente), les comportements publics (s’embrasser en publics par exemple) ou encore les symboles historiques de la Turquie (choix problématique dans le nom du troisième pont intecontinental ; destruction du centre culturel Atatürk, etc.) ravivant ainsi le clivage « laïcité-liberté  vs religion-conservatisme ». Si ces clivages sont encore très vifs dans la société, c’est notamment parce que l’AKP joue sur cette fibre comme marqueur identitaire différenciant le parti au pouvoir de l’opposition : une fibre identitaire non pas « islamiste » mais avant tout conservatrice. C’est aussi ce qui explique le fait que nombre de groupes et groupuscules – marxistes-léninistes, nationalistes, etc. – ont rejoint le mouvement et tentent de l’instrumentaliser pour exprimer leur ras-le-bol contre l’AKP.

Depuis le 1er juin, la toile et les réseaux sociaux ont rendu un formidable service aux protagonistes engagés dans les protestations : diffuser des informations et des images pour compenser le silence médiatique observé en Turquie. C’est là quelque chose de remarquable et qui rappelle instinctivement les « printemps arabes ». Les images montrant de surcroît une violence policière entachée d’excès et d’abus, cela n’a fait que légitimer le combat de ces manifestants hostiles à l’AKP. Mais ce qui a commencé comme une protestation singulière et orientée contre un projet précis a viré à la démonstration anti-AKP, rappelant là encore l’hostilité des Tunisiens à Ben Ali ou bien l’hostilité des Egyptiens à Moubarak.

Or, quelles que louables que soient les valeurs des manifestants, et quand bien même celles-ci résonnent encore sur la Place Tahrir, il s’agit de protestations contre un gouvernement démocratiquement élu, qui tire sa légitimité des succès électoraux et qui mène ses réformes et projets selon ses convictions. Erdogan a certes un exercice aux allures autoritaires, la Turquie a certes beaucoup de chemin à parcourir (en particulier en matière de droits de l’homme), mais l’expression d’un ras-le-bol par le biais de manifestations brandissant des slogans démocratiques n’induit pas nécessairement les deux sophismes fallacieux auxquels on nous invite : d’une part, quand bien même elles sont impressionnantes et enthousiasmantes, ces manifestations ne sont pas forcément « représentatives » de la société turque puisqu’elles n’engagent pas plusieurs millions de personnes ; d’autre part, ce n’est pas parce que des manifestants fustigent un exercice autoritaire du pouvoir que l’on est en présence d’un régime autoritaire ou dictatorial. Ceci étant, toute manifestation exotique et qui mérite notre sympathie n’est pas nécessairement l’expression d’un printemps oriental.

« Printemps turc » : l’orientalisme de trop

En France, quand Nicolas Sarkozy dérange certaines personnes avec sa réforme des retraites, ou bien lorsque François Hollande en agace d’autres avec son mariage pour tous, des rassemblements ont lieu dans la rue, afin de protester, de manifester une opposition à un projet ou encore une divergence idéologique. Puis, viennent les échéances électorales permettant d’user du vote comme d’une sanction rétrospective. Parce qu’en bons monarques républicains, Sarkozy et Hollande tirent leur légitimité du « peuple » pour mener à bien leurs réformes, n’en déplaise à l’opposition. Et si certains s’en prennent à des locaux publics ou violent la propriété privée comme l’ont fait certains manifestants en Turquie ces derniers jours, c’est l’appareil répressif qui est mis en marche ; le tout assorti du jargon médiatique idoine (jeunes, voyous, casseurs, bandes). La même logique prévaut en Turquie, malgré toute la bonne sympathie que l’on peut éprouver pour les manifestants et en dépit de toute la haine que l’on peut nourrir à l’encontre d’Erdogan.

Ce qui est donc en jeu ce n’est donc pas la nature du régime, mais davantage la capacité des dirigeants à  partager le pouvoir en vue de parachever le fameux programme démocratique fort (respect des minorités et des libertés individuelles, entre autres). Un programme qui, comme dans toute démocratie occidentale, passe après la dictature de la majorité. Plutôt que comparer la Turquie avec des régimes arabes titubant dans leur sinueux processus de transition, peut-être serait-il un peu plus juste et honnête d’étudier les soulèvements turcs à l’aune d’évènements déjà observés en Europe. C’est d’ailleurs pour imiter un certain de Gaulle fuyant la « chienlit » de Mai 68 qu’Erdogan a quitté le pays pour le Maghreb… Affaire à suivre.

Moussa Bk est étudiant à Sciences Po Grenoble où il termine sa dernière de Master spécialisé sur le monde arabe et la Méditerranée. Ses domaines de recherche portent essentiellement sur les processus de transition à l’œuvre dans le monde arabe, l’islamisme post-révolutionnaire, l’intégration euro-méditerranéenne, le conflit israélo-palestinien et le “choc de l’ignorance”.  Il twitte sur @MoussaBk.

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