Egypte : l’étonnante posture du Qatar

Par Mehdi Karimi – 27 juillet 2013

Affiches au Caire montrant le logo de la chaîne qatarie Al-Jazeera avec une main sanglante. « Une balle peut tuer un homme » dit l’affiche « mais une caméra mensongère peut tuer une nation ».  Crédit photo : Kelly McEvers/NPR

Affiche au Caire montrant le logo de la chaîne qatarie Al-Jazeera avec une main sanglante. « Une balle peut tuer un homme » dit l’affiche « mais une caméra mensongère peut tuer une nation ». Crédit photo : Kelly McEvers/NPR

La destitution du président égyptien Mohamed Morsi, et la mise à l’écart des Frères musulmans, semblent remettre en cause la récente accession au pouvoir de cet acteur majeur de l’islam politique. Avec lui, l’un de ses principaux sponsors, le Qatar, a essuyé un revers de taille dans sa stratégie régionale de soutien aux partis politiques affiliés aux Frères et montés en puissance dans le sillage des soulèvements populaires. Pourtant, Doha a choisi de prendre acte du nouvel équilibre des forces en Egypte, de reconnaître la nouvelle présidence intérimaire et de renouveler son engagement à soutenir le pays dans la grave crise économique qu’il traverse. Une réaction déconcertante alors que les nouveaux maîtres du Caire disposent, à présent, des faveurs du puissant rival saoudien.

La position du Qatar dans l’éventail des réactions internationales

Suite au coup d’état du 3 juillet dernier, les réactions internationales tantôt hésitantes, satisfaites ou encore outrées, se sont succédé. Les Etats membres de l’Union européenne ont, à l’instar de la Grande-Bretagne, de la France et de l’Allemagne, timidement accepté la tournure des évènements tout en soulignant leur inquiétude, appelant à un retour rapide à la transition démocratique. Ceux-ci semblaient cependant résolus à adopter une position commune par le truchement de la diplomatie européenne et de sa Haute représentante, Catherine Ashton. En visite au Caire le 17 juillet, elle a rencontré les nouvelles autorités, les leaders du mouvement emblématique de l’opposition à l’administration Morsi  Tamarrod (« rébellion » en arabe) ainsi que des membres des Frères musulmans. Souhaitant probablement épouser le rôle de médiateur, elle a appelé à la libération de l’ancien président égyptien en détention extrajudiciaire dans un lieu tenu secret.

Cette position de principe est également partagée par les Etats-Unis qui, bien qu’hésitant dans un premier temps et exprimant un malaise palpable, soutiennent désormais franchement la nouvelle donne. En effet, la diplomatie américaine s’est refusé à parler de « coup d’état » veillant ainsi à ne pas remettre en cause l’aide annuelle conséquente versée par Washington à l’armée égyptienne, qui couvrirait jusqu’à un tiers de son budget[1], mais prenant soin de suspendre la livraison de quatre avions F-16 à l’Egypte selon une déclaration du Pentagone mercredi 24 juillet. John Kerry a également qualifié l’ancien gouvernement des Frères musulmans de « non-démocratique » considérant que l’intervention des forces armées avait épargné à l’Egypte « une guerre civile ».

Pragmatisme timide ou revirement diplomatique assumé ? Si les circonstances précises –hormis la mobilisation populaire- qui ont menées à la chute du président Morsi restent à clarifier, plusieurs récits concordants évoquent un hypothétique « rôle facilitateur » ou une adaptation en douceur des Etats-Unis. Il est par ailleurs important de souligner que les relations Etats-Unis et Confrérie s’étaient sensiblement détériorées au cours des derniers mois et se trouvaient désormais loin de l’euphorie de l’immédiat après-Gaza, en novembre 2012, lorsque le président Morsi avait joué un rôle de médiation très apprécié par Washington.

Plus à l’Est, l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis saluaient avec réjouissance l’intervention de l’armée égyptienne félicitant le nouveau président par intérim, Adly Mansour, suite à sa prestation de serment. Sans grande surprise, les réactions les plus indignées sont venues des alliés naturels et idéologiques des Frères musulmans égyptiens. En Tunisie, Ennahda dénonçait un « putsch » contre un gouvernement élu démocratiquement. Même prise de position en Turquie où les manifestations de soutien à Mohamed Morsi se sont multipliées ces derniers jours alors que le Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, soulignait la légitimité du président déchu.

Plus curieusement, en revanche, le Qatar, l’un des principaux appuis politiques et économiques du gouvernement Morsi depuis un an, a annoncé qu’il continuerait « à soutenir l’Egypte dans son rôle de leader des mondes arabe et musulman »[2] sans condamner officiellement le coup d’Etat. Une posture a priori paradoxale alors que le Qatar avait massivement parié sur l’Egypte islamiste, pièce maîtresse de sa vision politique régionale.

En réalité, les rives du Nil pourraient être devenues, au cours des derniers mois, le terrain privilégié d’une « bataille » d’influence opposant, d’un côté, le Qatar et, de l’autre, essentiellement l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis. Cette interférence régionale, également motivée par une dimension économique (investissements, rachats de terres agricoles), n’exclue cependant pas les dynamiques de la scène intérieure, mais s’y superpose.

L’Egypte sous influences ?

Seulement vingt-quatre heures après le discours télévisé du Général Abdel Fattah Al Sissi annonçant l’intervention de l’armée, l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis promettaient à l’Egypte respectivement 5 milliards et 3 milliards de dollars d’aide, sous forme de prêts sans intérêts et de dons. Dans la foulée, le Koweït assurait à son tour qu’il participerait également à hauteur de 4 milliards de dollars. Au total, des promesses de 12 milliards de dollars d’aide, qui ne sont probablement pas sans conditions, ont été annoncées dans les heures ayant suivi la destitution du président Morsi. Un montant considérable, d’autant plus significatif que depuis un an, ces nouveaux bailleurs de fonds s’étaient refusés à tout geste substantiel de soutien à l’économie du pays. Au cours de la même période cependant, le gouvernement Morsi bénéficiait de l’appui financier colossal du Qatar – dont l’effort représentait près de 4% de son PIB. Plus largement, la rivalité entre le Qatar et ses voisins du Golfe s’étend également aux sphères politique et médiatique.

Au cours des derniers mois, l’Arabie Saoudite avait maintenu ses relations avec les forces armées égyptiennes; en témoigne l’exercice militaire conjoint Tabouk 3 mené en mai dernier en présence de hauts gradés des deux pays. Elle voyait également d’un mauvais œil la politique de la main tendue envers l’Iran promue par le président Morsi. Tout porte par ailleurs à croire que les instances sécuritaires et les services de renseignements du Golfe étaient informés de la situation au Caire les jours précédents la chute de Morsi. Cette hostilité farouche des monarchies conservatrices du Golfe à l’égard des Frères peut s’expliquer par des craintes relatives à leur propre stabilité nationale, ou pour l’Arabie, par sa préférence pour le soutien aux courants salafistes concurrents. A titre d’exemple, le puissant chef de la police de Dubaï, Dahi Khalfan, avait, au cours des derniers mois, multiplié les accusations à l’encontre des Frères musulmans égyptiens qu’il soupçonnait de travailler activement au renversement des gouvernements du Golfe. Ces dernières semaines, ce discours s’était traduit par une répression accrue contre les sympathisants de la Confrérie dans les Emirats et la condamnation à de lourdes peines d’emprisonnement de plusieurs dizaines d’opposants membres de l’association islamiste Al Islah.

Le positionnement stratégique du Qatar

Les développements récents constituent donc un camouflet sévère pour le Qatar. Sa posture affichée trouve malgré tout une certaine cohérence. Tout d’abord, Doha avait fréquemment fait l’objet des critiques de l’opposition à Morsi l’accusant de soutenir les Frères musulmans et donc d’ingérence dans la politique intérieure du pays. Une condamnation du coup d’état aurait donc été perçue comme un aveu flagrant de parti pris en faveur de la Confrérie.

Ensuite, aussi puissant financièrement soit-il, le petit émirat ne peut sans doute pas peser de son poids sur le cours des événements. Il préfère ainsi naturellement prendre acte du nouveau rapport de force au Caire plutôt que de s’y opposer ; évitant ainsi d’aggraver davantage sa situation stratégique. Sachant que le nouvel équilibre pourrait s’avérer lui être défavorable, le Qatar a préféré accepter la feuille de route de l’armée et félicité Adly Mansour affichant ainsi une apparente neutralité.

Cependant, en appelant « au renforcement de l’unité nationale des Égyptiens (…) dans le respect de l’esprit de la révolution du 25 janvier 2011 », il adopte une position équivoque laissant place à interprétation. Cette ambiguïté est une constante de la diplomatie qatarie. Il est ainsi difficile de déterminer si la rhétorique affichée sera réellement synonyme d’un réexamen de sa politique interventionniste, d’autant plus que les contours de la politique étrangère du nouvel émir fraîchement intronisé, le cheikh Tamim ben Hamad Al Thani, restent encore à dessiner.

Si le jeune émir de 33 ans pourrait poursuivre sur les pas de son père, cheikh Hamad ben Khalifa Al Thani, la passation de pouvoir à Doha semble aussi constituer une occasion de revenir à une doctrine de politique étrangère caractérisée par un certain pragmatisme et le maintien d’alliances souples et multiples – comme c’était le cas avant l’éclatement du Printemps arabe. cheikh Tamim saisirait ainsi une opportunité d’apaiser des relations diplomatiques considérablement dégradées avec ses rivaux du Golfe et l’Iran. Lors de son premier discours à la nation, il affirmait ainsi qu’il chercherait à « préserver les relations avec tous les gouvernements et pays » en veillant à « respecter toutes les directions politiques » et à « ne pas soutenir un côté plutôt qu’un autre ».

Il reste que la configuration actuelle est dominée par une très grande incertitude. Rien ne permet de croire à l’éradication des Frères musulmans de la sphère politique égyptienne. La mobilisation des pro-Morsi ne semble pas faiblir. Al Jazeera s’en fait par ailleurs largement l’écho (la chaîne Al Jazeera Mubasher Misr a diffusé presque 24h/24 les images de la place Rabaa Al Adawiya du Caire, cœur de la contestation menée par la Coalition nationale pour la légitimité). Le traitement toujours sensiblement pro-Morsi du puissant outil de diplomatie publique de Doha contraste avec les déclarations officiels des autorités qatariennes qui semblent avoir opté, du moins à court terme, pour une certaine forme d’ambiguïté stratégique. Ce positionnement – consistant à accepter le nouveau pouvoir égyptien sans retirer prématurément son soutien aux Frères musulmans – est probablement le plus adapté à un contexte (post-) révolutionnaire hautement instable, encore indécis et dont les variables peuvent rapidement évoluer.

 

Mehdi achève des études en sciences politiques et en gestion au sein de l’Université Catholique de Louvain (Belgique). Passionné par la région MENA, ses domaines de prédilection sont, entre autres, l’islam politique et la polarisation des sociétés arabes ainsi que, plus largement, les politiques d’influence et la diplomatie publique. Il twitte sur @Karimim


[1] Ceci étant, de nombreux débats au sein du Congrès américain invitaient depuis des mois à conditionner ou remettre en question l’aide financière américaine.

[2]The State of Qatar will remain supportive of the brotherly Arab Republic of Egypt as a leader and a pioneer in the Arab and Islamic world (…) Qatar will continue to respect the will of the Arab Republic of Egypt and the Egyptian people with all its components (…) stressing the need to enhance the national cohesion among all brotherly Egyptian people to favour their interests and will in accordance with the constants and gains of the glorious revolution of 25 of January”; Qatar Ministry of Foreign Affairs

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Filed under Egypt, Foreign Policy & IR, Français, Gulf states, Qatar, Saudi Arabia

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