Pour le pouvoir algérien, la société ne doit pas conquérir la sphère publique

Par Mehdi Bsikri – 27 mars 2013

Place du 1er mai, Alger. Source : algeriaspace.blogspot.com

Place du 1er mai, Alger. Source : algeriaspace.blogspot.com

Occuper l’espace public en Algérie ? Cette idée demeure inconcevable pour le régime algérien. Depuis la signature par l’ex-chef du gouvernement, Ali Benflis, le 18 juin 2001, d’un arrêté interdisant les marches à Alger, l’appareil répressif est déployé  en vue de mater toute activité organisée dans la rue. Les organisations qui tentent de manifester ou qui essayent d’observer des rassemblements dans la capitale, voient leurs militants arrêtés, embarqués à bord de fourgons de police et incarcérés dans les cellules de commissariats. Le scénario se perpétue depuis une décennie avec son lot multiforme de violations des libertés.

Mais pourquoi le pouvoir algérien empêche-t-il toute expression dans l’espace public ? Pourquoi ne veut-il pas concrétiser ce droit, pourtant garanti par la Constitution ? La réponse peut paraître subjective, mais elle est toute trouvée pour le régime, sous prétexte d’impératifs sécuritaires. Laisser les militants et citoyens s’exprimer dans la sphère publique, porte pour le régime l’inacceptable risque d’éveil de la société. Le travail de conscience n’est en aucun cas tolérable pour le pouvoir. Car si la presse algérienne jouit d’une certaine liberté de ton et que les journalistes arrivent à publier des écrits que leur envient leurs confrères des pays arabes, l’espace public demeure une chasse gardée pour le régime. Cette phobie, cette peur constante, loin de répondre à des considérations sécuritaires, guide l’action des pouvoirs publics. Il est indéniable que les libertés gagneraient du terrain si les Algériens arrivaient à s’exprimer et se rassembler en dehors du cadre privé dans lequel ils sont confinés.

Pour mieux comprendre cette aliénation, assister à un rassemblement de X association permet de mesurer la capacité de violation des libertés qu’exerce le pouvoir algérien.  En réalité, c’est l’effet de contagion qu’il craint, et notamment lorsqu’une action est organisée dans un quartier populaire d’Alger, entendre par là les quartiers comme Mohamed Belouezdad, Bab el Oued, la basse Casbah ou la place des Martyrs.

En laissant les organisations libres de tout mouvement, et en les laissant exprimer leurs revendications sans contrainte, le régime jouerait sa survie, ceci pour étayer le fond de la pensée des détenteurs du pouvoir de décision. L’aspect sécuritaire n’est pas fondé. En effet, que coûterait un sit-in deux trois heures, dûment organisé et encadré? Non, le régime algérien ne veut pas d’une expression libre de la société. Il l’infantilise, la brutalise, l’abrutit, la culpabilise pour ne pas à se retrouver face à des contre-pouvoirs citoyens.

Mais en cette conjoncture et au regard de la situation politique précaire en Algérie, avec des partis politiques qui ne jouent pas, pour la plupart, leur rôle d’intermédiaires avec la société, il est fort possible d’imaginer la chute du système si un minimum de 20 000 personnes se rassemblaient sur la place du 1er mai (Alger). Pour éviter ce scénario, le régime met en branle tout un arsenal afin de faire avorter dans les esprits la faisabilité d’une telle thèse.

Pour rester dans un schéma simple, imaginons le déferlement de plusieurs milliers d’Algériens, soulevant une seule revendication : la fin du régime actuel. Les agents de l’ordre ne pourraient pas contenir un tel afflux de jeunes. Utiliser les armes pour les stopper ne serait pas la meilleure solution pour le régime algérien, compte tenu des tristes résultats enregistrés en Tunisie et en Égypte, qui ont chacune comptabilisé la mort de plus de 500 personnes, menant au départ des présidents déchus Ben Ali et Moubarak.

De la place du 1er mai, les centres de décision du pays ne se trouvent pas très loin. La Présidence, le Ministère de la Défense, le Palais du gouvernement qui abrite le Premier Ministère et le Ministère de l’Intérieur, autant dire que des rassemblements parallèles et instantanés pourraient être tenus simultanément en heure et en espace. Le régime, dans une logique de pérennisation de son fonctionnement actuel lui permettant de continuer à profiter de la rente des hydrocarbures, est dans la reproduction d’une perpétuelle tactique qui consiste à utiliser tous les moyens de répression possibles sans effusion de sang.

Si des marches et rassemblements sont tolérés en dehors d’Alger, c’est uniquement parce que le régime ne peut plus contenir le volume de la protestation qui ronge toute les franges de la société. Ce genre de manifestations pacifiques est à encourager si elles inscrivent dans le cadre de la promotion de la citoyenneté et de la consécration d’un Etat de droit. Mais, force est de constater que les enjeux sont à Alger. La capitale, forte et fragile à la fois, ne doit pas, pour le régime, devenir le théâtre de la contestation populaire et civique, radicale et citoyenne.

Mehdi Bsikri est journaliste à El-Watan (Algérie).  Il est également membre du Collectif National pour les Libertés Citoyennes (CNLC).

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2 Comments

Filed under Algeria, Arab Spring, Français

2 responses to “Pour le pouvoir algérien, la société ne doit pas conquérir la sphère publique

  1. Abdel

    Dans le cas où effectivement un mouvement pour le changement commence à percoler (dans l’intérêt général , pas ces n’ièmes revendications catégorielles) et donc que le désir est présent chez la majorité des Algériens à tel point qu’il atteint un seuil critique. Que fait-on ? avec quels leaders? où sont-ils ? quelle nouvelle génération ?
    On verra ces vieux roublards (n’importe quel nom) venir préempter/parasiter le mouvement parce que
    faute de véritable vieille/jeune structuré, dans le sens de celle de qui est écouté, dont on parle et qui parle. Oui je sais on est sur twitter/facebook/youtube ou sur le terrain à se prendre des coups, on pense pouvoir le faire cette révolution pourvu que tout le monde suive.
    Comme toute révolution, on va passer par une période sombre hélas parce que pour changer cet état de délabrement…Les institutions APN/Conseil de la nation ne suivent pas, il n’y en a pas; c’est de la rigolade à l’image de la bourse d’Alger. Les Algériens ne sont pas né de la dernière pluie, je les sais critique à l’encontre de ces institutions et d’eux mêmes aussi; quelquefois fin observateur mais de là à dire que l’ensemble a une conscience politique, j’en doute.
    Bref, il y a un énorme problème structurel dans la société Algérienne.

  2. Abdel

    Bonjour,
    Je m’aperçois que j’ai omis un mot. Au lieu de “faute de véritable vieille/jeune structuré” il faut lire “faute de véritable vieille/jeune garde structuré”. Cela donnais un sens bizarre… quoique on aurrait besoin de la sagesse de nos “vieux”/”vieille”
    (Vous pouvez le modifier à la source)
    Cdlt,

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