Egypte : les libéraux à l’épreuve de la nouvelle Constitution

Par Augustin Sabran – 12 novembre 2012

Le mur de la rue Mohamed Mahmoud. Témoin d’affrontements meurtriers pendant la révolution, il est devenu un lieu privilégié d’expression pour la jeunesse égyptienne/ ©Augustin Sabran

La rédaction de la nouvelle Constitution représente une étape décisive du processus de transition démocratique. Mais face à l’islam politique incarné principalement par les Frères musulmans, la confusion règne et les partis dits libéraux peinent à se fédérer en véritable opposition structurée et capable de peser. La nouvelle constitution qui sera bientôt finalisée et soumise au référendum populaire pose un défi de taille à ces formations politiques à peine sorties de l’œuf. Pour préserver la nouvelle Constitution d’une dérive islamique au détriment du caractère civil de l’Etat, et peser dans le futur paysage politique égyptien, la mouvance libérale devra nécessairement trouver un terrain d’entente.

Depuis la chute du président Hosni Moubarak, l’échiquier politique égyptien a littéralement explosé. Cette effervescence post-révolution s’avère commune à toutes les tendances politiques, aussi bien civiles que religieuses. Au sein de la mouvance dite libérale, les nouveaux partis se réfèrent essentiellement à trois termes – démocratie, liberté, et constitution – agencés selon une large variété de combinaisons : Partis des égyptiens libres, de la Liberté, constitutionnel libre, Front démocratique etc. Bricolage conceptuel similaire du côté des partis islamistes qui intègrent quant à eux une touche de spiritualité : Partis de la lumière, de l’authenticité, de la vertu etc. Le parti de la Justice et de la Liberté affilié aux Frères musulmans se présente comme une conciliation entre intégrité religieuse et libéralisme.

Pour les citoyens égyptiens, ces parures et acronymes en tous genres prêtent plus  à confusion qu’ils n’informent sur le programme politique et l’orientation idéologique des partis. Peu d’égyptiens clament leur appartenance à un parti, tant le spectre politique les désoriente[1].  A défaut de se lier à une structure, on se dit plutôt pour ou contre Mohamed Morsi, islamiste ou libéral.

Place Tahrir, les derniers affrontements du mois d’Octobre ont illustré cette nouvelle cassure : deux foules se sont ainsi livrées à une violente confrontation, envoyant une centaine de personnes à l’hôpital. A l’origine, les manifestants s’étaient présentés sans réelles étiquettes politiques et pour des raisons très diverses : flambée des prix, jugement des instigateurs de la bataille de chameaux, nouvelle constitution etc. Puis la manifestation a vite tourné à l’émeute et plutôt que d’être surpris au milieu des jets de pierre, les agités ont dû choisir leur camps : «Ikhwan» (Frères) ou Libéraux.

A l’approche du référendum portant sur la nouvelle Constitution[2], la fracture tend à se cristalliser. Ce vendredi, les Frères musulmans ont décidé de se joindre à la manifestation organisée par de nombreux partis islamistes place Tahrir. A l’ordre du jour, l’article 2 du texte, qui s’il était conservé tel quel,  stipule comme dans l’ancienne constitution que «les principes de la sharia sont la principale source de législation». Or pour les  islamistes égyptiens les plus radicaux, la sharia et non ses seuls principes, doit devenir l’unique et non la principale source de législation[3]. Dubitatif devant des slogans tels que «à bas  le libéralisme, à bas le sécularisme, tout ce que nous voulons est la sharia» Ehab, simple passant, doute que les libéraux s’invitent sur la place pour répondre aux groupes salafistes : «ces gens sont venus des campagnes entassés dans des microbus, ils sont pour la plupart des paysans sans éducation, on ne peut pas discuter avec eux».  Il est néanmoins probable qu’une contre-manifestation libérale s’organise le week-end prochain afin de « reprendre Tahrir». Les partis libéraux acceptent en très grande majorité de reconduire l’ancien article 2 sans le modifier. Néanmoins, ils redoutent qu’une application trop textuelle de la sharia puisse mener à des dérives, dont les femmes et minorités religieuses seraient les principales victimes.

En regardant la place Tahrir, on serait tenté de croire que les libéraux pèsent dans le débat, qu’ils ne permettront pas une telle islamisation des institutions et de la législation. Or Tahrir n’est pas l’Egypte, et si l’on s’élève un peu pour analyser à l’échelle nationale, les libéraux sont alors beaucoup moins présents. Contrairement au  parti des Frères musulmans quasi-centenaire, les nouveaux partis n’ont pas encore établi de ramifications en dehors des grandes villes. Leurs structures locales demeurent limitées et il leur est très difficile de concurrencer une organisation aussi solide et décentralisée que celle des Frères. Aux dernières élections législatives, la mouvance libérale a remporté moins d’un tiers des sièges, une infériorité numérique qui leur ne leur octroie qu’un statut minoritaire au sein de l’Assemblée Constituante, dominée par les partis islamistes –Ikhwan et salafistes-.

Cette faiblesse électorale est entretenue par les divisions qui règnent au sein du courant libéral et le combat de coq auquel se livrent ses principales figures, anciens candidats à la présidentielle (Amr Moussa et Mohamed Al-Baradei)  ou personnalités émergentes. Au-delà des divergences idéologiques, se dessine surtout une compétition pour le leadership ; fâcheuse tendance qui prive la fibre libérale de toute visibilité, et pousse certains égyptiens inquiétés par l’islamisme rampant, à se réfugier dans des formations issues de l’ancien régime, comme celle d’Ahmed Chafik.

La nécessité de former une plate-forme commune devient pressante à l’approche du référendum sur la Constitution.  La plupart des partis libéraux ont décidé de  boycotter l’Assemblée constituante, au sein de laquelle ils ne siègent plus. Cette absence ne donne pas pour autant carte blanche aux islamistes. Au contraire, c’est un acte politique fort suggérant à l’opinion publique l’illégitimité des termes et conditions dans lesquels s’élabore le nouveau texte constitutionnel.

C’est bien la population égyptienne -à 40% illettrée- qui décidera in fine du sort de la Constitution. Pour remporter la bataille de l’opinion, le front libéral doit présenter un message clair et non s’éparpiller et se perdre dans ses querelles intestines. Une position commune sur la Constitution pourrait ainsi ouvrir la voie à des regroupements et faire émerger un parti politique digne de ce nom,  capable de peser, si ce n’est s’imposer, lors des élections législatives prévues après le référendum portant sur la nouvelle Constitution.

Augustin Sabran, étudiant français, a obtenu son Master en Relations Européennes et Internationales à l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix en Provence. Il a passé une année à Beyrouth en tant que stagiaire au sein du journal libanais Al Balad, travaillant principalement sur l’actualité de la révolution syrienne. Il a consacré plusieurs de ses articles à la branche armée du Hezbollah, sujet de sa thèse, une fois de retour en France. Il est actuellement en Master Etudes du Moyen-Orient à l’Université Américaine du Caire jusqu’en 2013 et espère poursuivre sa carrière dans le domaine diplomatique.

Contact : augustinsabran@live.fr, Twitter : @AugustinSabran


[1] Bon aperçu du spectre politique égyptien (carte des partis politiques réalisée par Jacopo Carbonari) http://www.arabist.net/blog/2011/11/13/mapping-egypts-political-parties.html

[2] Prévu avant la fin de l’année. Pour voir un exemplaire de la dernière ébauche publiée en anglais : http://www.constitutionnet.org/files/draft_egypt_constitution_14_oct_2012-english.pdf

[3] Article de Nathan J Brown pour une définition de la sharia, et son application potentielle dans le système politique égyptien : http://carnegieendowment.org/2012/05/15/egypt-and-islamic-sharia-guide-for-perplexed/argb

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Filed under Arab Spring, Egypt, Français

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