Ramadan en Algérie : chronique de l’intolérance ordinaire

Par Aghilès Aït-Larbi – 16 août 2012

Des hommes achètent des Zlebia (pâtisserie) avant la rupture du jeûne à Sétif/©Mélissa Rahmouni

Des hommes achètent de la Zlebia (pâtisserie) avant la rupture du jeûne à Sétif/©Mélissa Rahmouni

À Alger, comme dans d’autres capitales arabes, le ramadan est un mois de jeûne, de spiritualité, mais également de profonde intolérance. Sous prétexte de faire respecter les « préceptes de l’Islam »,la police multiplie les arrestations de non-jeûneurs, au mépris de la Constitution garantissant pourtant les libertés d’opinion et de conscience. Un climat pesant marqué par une très forte pression sociale s’installe au détriment de tous ceux qui, musulmans ou non, ont le malheur de ne pas observer le jeûne rituel. Et de la question anodine posée par le quidam « rak fater wela sayem ? » (Tu jeûnes ou pas ?) à la répression policière, il n’y a qu’un pas. En somme, c’est une forme d’intolérance générale et institutionnalisée qui vient ternir l’atmosphère ramadanesque.

Le ramadan 2010 avait particulièrement marqué les esprits. Sur fond de crise sociale, de nombreuses arrestations de non-jeûneurs avaient eu lieu, suscitant des procès souvent médiatiques, et faisant encourir à plusieurs d’entre eux des peines allant jusqu’à cinq ans de prison pour « atteinte aux préceptes de l’Islam ». Ainsi, un jeune homme de 27 ans avait finalement écopé de deux ans de prison ferme et de 100.000 dinars (1.000 euros environ) d’amende. On se souvient également de l’affaire des deux chrétiens kabyles, Hocine Hocini et Salem Fellak arrêtés par la police sur un chantier (considéré comme espace privé) alors qu’ils prenaient leur déjeuner ; et de l’importante mobilisation citoyenne qui en a résulté, aboutissant finalement à leur relaxe. Le juge avait prononcé un non-lieu considérant qu’ “aucun article (de loi) ne prévoit de poursuite” dans le cas de non-respect du jeûne. Un certain nombre d’intellectuels s’étaient engagés suite à l’appel du Collectif SOS Libertés[1] en faveur de la liberté de culte et du respect des droits individuels, dénonçant la répression et appelant à l’ouverture dans l’espace public de lieux où ceux qui ne pratiquent pas puissent manger sans être importunés.

Aujourd’hui, la situation semble toujours en être au même point : le quotidien El Watan a comptabilisé 117 arrestations de non-jeuneurs[2] dans l’ensemble du pays en ce ramadan 2012. On peut légitimement s’interroger sur la base légale de ces interpellations : en effet, la justice prétend se baser sur l’article 144 bis 2 du code pénal qui dispose «Est puni d’un emprisonnement de trois ans à cinq ans et d’une amende de 50 000 DA à 100 000 DA, ou de l’une de ces deux peines seulement, quiconque offense le Prophète (paix et salut soient sur lui) et les envoyés de Dieu ou dénigre le dogme ou les préceptes de l’Islam, que ce soit par voie d’écrit, de dessin, de déclaration ou tout autre moyen», sans pour autant faire mention explicite de la non-observation du jeûne ou de tout autre pratique, laissant le soin à des officiers et magistrats zélés de s’ériger en police des mœurs et Etat inquisiteur.

De jeunes garçons sortent de la mosquée pendant le ramadan à Alger /©Mélissa Rahmouni

De jeunes garçons sortent de la mosquée pendant le ramadan à Alger /©Mélissa Rahmouni

Cependant, la police n’a jamais conduit d’arrestations pour non-pratique de la prière, pilier de l’Islam au même titre que le ramadan, et a fortiori elle n’a jamais fait de descente dans les grands hôtels algérois pour arrêter ceux qui y déjeunent voire pire consomment de l’alcool. Lorsque l’on sait que le prix d’un repas peut y atteindre jusqu’à la moitié du SMIC algérien, on est facilement renseigné sur les catégories sociales des individus fréquentant ces lieux, accentuant un peu plus la fracture sociale déjà béante et le sentiment de justice à deux vitesses. Dans le même temps, jamais l’Etat n’a mis autant de moyens pour fermer bars et dépôts de boissons, que ceux-ci soient illégaux ou agréés ; et les persécutions et discriminations à l’égard des chrétiens se font de plus en plus fréquentes.

Ces gages permanents donnés aux islamistes témoignent de la schizophrénie du pouvoir en place, qui bien qu’il se soit maintenu sur le cadavre du FIS ne cesse de nourrir le conservatisme ambiant et l’islamisation rampante des esprits, tout en tentant de garder sous sa coupe l’ensemble des partis islamistes. En effet, après leur succès aux élections organisées en Tunisie et en Égypte, les islamistes algériens auparavant acquis au pouvoir ont cru leur heure venue. La déconvenue n’en sera que plus terrible, puisque l’Alliance pour l’Algérie Verte (alliance du MSP, d’Ennahda et d’El-Islah) ne progresse aucunement. Pire que la stagnation, la mouvance islamiste est en proie aux querelles de personnes, depuis le micro-séisme de la démission d’Amar Ghoul, ministre MSP qui a choisi contre la décision de ses pairs de se maintenir au gouvernement et de quitter le parti. Cette scission, qui fait sourire à El Mouradia, n’est que le signe que la domestication des islamistes est pleinement acquise. Et en attendant, l’arbitraire continue.

 

Aghilès Aït-Larbi, algérien,  est  étudiant  à  Sciences  Po  Paris  – campus Moyen-Orient Méditerranée – et s’intéresse particulièrement aux évolutions politiques des pays du Maghreb et aux nouvelles technologies. Militant, il met au cœur de son engagement associatif la défense des droits de l’Homme et des libertés en Algérie.

Contact : a.aitlarbi@gmail.com


[1] « Appel à la tolérance et au respect des libertés », dans El Watan du 17 mars 2008, accompagné d’une pétition publiée tout au long du mois de mars.

[2] « Monde musulman : le calvaire des non-jeûneurs », dans El Watan Week End du 10/08/2012

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4 Comments

Filed under Algeria, Français

4 responses to “Ramadan en Algérie : chronique de l’intolérance ordinaire

  1. Mazafran

    Un “Appel pour la liberté de conscience” a été publié avant le mois de Ramadan sur “El Festi” : http://www.elfesti.net/appel-pour-la-liberte-de-conscience/ Il compte à ce jour plus de 80 signataires.

  2. Aghilès Aït-Larbi

    L’initiative d’El Festi est louable, mais j’ai préféré en citer une autre pour la simple raison qu’elle avait attiré près de 2500 signataires, dont des personnalités d’envergure de la société civile. Cependant, je réitère mon soutien à ce nouvel appel !

  3. Madjdid

    Dans mon précédent article sur le jeûne de gré ou de force, j’avais traité le sujet d’une certaine façon, aujourd’hui je le complète, tout en me rappelant sans entrer dans les détailles ou citer l’ensemble des violations des droits humains en la matière, de quelques cas similaires qui ont eu lieu à Tizi Ouzou, Béjaia, Ain Beida, Biskra en 2010 et Boumerdes en juillet 2012. A ce sujet le journal ” El Watan Week-end ” du vendredi 03.08.12 a publié le buste (épaule gauche déboîté) de la victime de la horde dite sécuritaire; comme je pense aussi qu’il serait enrichissant de lire sur le net ” http://www.elwatan.com ” de la méme date précitée, l’entretien qu’a eu le Président de la ligue Algérienne des Droits de l’homme – tendance Me Noureddine Bénissaid-.
    Sans trop détailler, j’ajouterai qu’ au sein de la justice, qui rend dès fois ses verdicts la nuit, il se trouve certains magistrats qui interprètent l’article pénal 144 bis 2 de façon restrictive, orientée pour plaire et leur illettrisme religieux et sociétale. L’article auquel, ils se réfèrent manque lourdement de clarté et de précision de part sa rédaction inaudible qui stipule ” est puni d’emprisonnement quiconque offense le prophète et les envoyés de Dieu, ou dénigre le dogme ou les préceptes de l’islam “. Il est aussi en contradiction avec la constitution du 28.11.96 amendée par la loi n° 08619 du15.11.208, qui précise dans ses arts
    – 29 les citoyens sont égaux sans aucune discrimination …..,d’opinion oui de tout autre condition ou de
    circonstance
    – 32 les libertés fondamentales et les droits de l’homme et du citoyen sont garantis
    – 33 …………., les droits fondamentaux de l’homme et des libertés individuelles et collectives sont garanties
    – 34 L’État garanti l’inviolabilité de la personne humaine
    – 35 Les infractions commises à l’encontre des droits et libertés, ainsi que les atteintes physique ou morales, à
    l’intégrité de l’être humain sont réprimées par la loi. A ce sujet, l’information relative à la double infraction
    morale et physique commise par la police à l’encontre du non jeûneur a été considérée, avec toute honte
    bue,
    par la DGSN travers un communiqué rendu le 27.07., comme une information d’allégations infondées, alors
    que la presse indépendante, qui ne peut pas dire toute la vérité, a largement fait écho de cette agression
    policière et a même publié le buste démontrant les traces de la violence inqualifiable commise sur l’agressé
    par les agents de cette dernière.
    – 36 La liberté de conscience et la liberté d’opinion sont inviolables.

    Et encore comment définir les interdits de l’article pénal invoqué ? Ne pas jeûner est-il un délit et une atteinte à l’islam ? Comment définir les limites de l’offense et quelles sont celles de celui qui décide de ce qui en est une ?
    Ce comportement inqualifiable envers ceux qui tiennent à vivre dans la pratique ou non de la religion ne serait-elle pas la meilleure manière de dénigrer l’islam qui prône la tolérance et le vivre ensemble dans la différence comme le stipule la religion musulmane à l’exemple des Sourates Kol ya Eyuha El Kafiroune et Ahl El Kaf pour l’islamisation……) ?

    Nous remarquons ici qu’au sein de la magistrature il y a ceux qui agissent en fonction de la lecture caricaturale, restrictive, et ordonnée par la voix du maître, du code pénale et font fit de la constitution qui en est la base de toute les lois de la République et d’en elles doivent s’en inspirer dans tout état e droit. Malheureusement la constitution n’est, en Algérie, qu’une rédaction sur papier dont on s’en sert au grès du prince, de ses attenants et du diadoque.
    La question, c’ est que beaucoup confondent la croyance et les recettes religieuses le plus souvent au service d’une idéologie et/ou d’un pouvoir qui n’a pas renoncé au rêve de conquérir le monde par la violence. A l inverse du prophète qui prônait l’islamisation à travers le monde par la persuasion et la bonne parole, certains pays créés de toutes pièces, par le colonialisme, l’impérialisme et leurs attenants à l’exemple du Golfe, l’exhibent (violence) officiellement à la face du monde.

    Les méthodes musclées des nouveaux prétendus défenseurs de la religion n’augurent elles pas, sous une autre forme le retour à des anciennes pratiques islamiques, rejetaient et par le coran et par le prophète, qui consistes à imposer la paix islamique ou l’épée ? Il en a été de même aussi pour la chrétienneté qui força violemment, dans une église, Galilée à se déjuger lorsqu’il osa dire que la terre tourne autour du soleil.

    N’ayant tiré aucune leçon du scandale policier qui a éclaté après le passage à tabac d’un non- jeûneur à Béni Douala (Tizi-Ouzou), malgré le démenti laconique de la Direction Général de la Sécurité Nationale et comme tout mauvais élève, la police dite républicaine a récidivé contre les non jeûneurs en malmenant le 08.08, à Tigzirt plage, un autre jeune, S.T, d’El kala (Annaba) qui se saisit d’une bouteille d’eau et but une gorgée. Le policier en civile, cette fois, l’interpella en lui intiment l’ordre de le suivre au poste de police. Arrivé sur place, un policier établit un PV tandis qu’un autre ironisa sur les kabyles qui seraient incorrigibles et sans moralité. De ces propos, S.T leur rétorqua que l’immoralité n’est pas toujours là où on le suppose. C’est, suite à cette réponse qu’il s’est attiré les foudres des policiers qui l’ont immédiatement menotté comme un vulgaire criminel et une pluie de coups et de gifle lui tomba dessus. Après l’arrivée des amis du non jeûneur qui ont fait du bruit, les policiers déchirèrent le PV et relâchèrent le non jeûneur.

    Il est à se demander si un simple communiqué de la DGSN pour défendre l’esprit républicain de la police suffira à convaincre quand, dans ses rangs, des milices jouent aux défenseurs d’une république islamique. Ce corps de sécurité semble se transformer chaque jour en une milice irano-soudano-saoudienne et autre.

    Avec de pareilles pratiques d’un âge d’outre tombe, cela veut tout simplement dire que nous nous dirigeons vers l’an 560 où les conditions de vie ne correspondent aucunement au 21ièm siècle.

    PS: sources d’inspiration de l’affaire de Tigzirt; blog du rcd du 09.08 confirmé par les journaux “Liberté et El
    Watan” du 11.08.12

    Bon Ramadan pour ceux qui le font.

    M. AM

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