Islam contre islam : hystérie définitoire

Par Basile Roze – 15 mars 2013

islam sans gene

Une de magazines français

La France est composée, selon l’une des estimations les plus récentes[1], de 7,5% de musulmans. Première communauté musulmane en Europe, elle dépasse en proportion les 4,6% de musulmans britanniques ainsi que la moyenne européenne de 5,8%. Cela signifie pourtant que le vieux continent ne regroupe que quelques 2,7% de la population musulmane mondiale. En Angleterre[2], les musulmans font face à un taux de chômage plus élevé que n’importe quel autre groupe religieux ou ethnique. A cela s’associent des blocages sociaux et économiques qui touchent très majoritairement les catégories ethniques regroupant le plus haut pourcentage de musulmans, à savoir les minorités pakistanaise et bangladaise. 

Voilà une partie des faits. Derrière cela se cachent un ensemble de facteurs sociaux, politiques, médiatiques, qui ont placé, au cours de ces dernières années, la culture islamique et la religion musulmane au cœur du débat identitaire national français et qui, de manière générale, en ont fait une problématique ‘fourre-tout’ dans les esprits européens. Et ce qui choque dans ces éternels débats, ce n’est pas la recherche naturelle d’une place pour l’islam et sa culture dans les sociétés occidentales, mais c’est bien le besoin quasi-hystérique d’une définition identitaire qui les accompagne sans cesse. L’Islam souffre d’une sorte de sur-définition, car à force d’être au centre de l’attention médiatique et politique, l’existence d’un islam varié, à la fois religion pleine d’une multitude d’interprétations, culture associée à divers pays arabes et asiatiques et facteur d’une identité personnelle, a été paradoxalement niée.

Ainsi lorsque l’on en vient à évoquer de façon souvent grossière le « problème » musulman, ou encore un « islam sans gêne »[3], se constitue une sorte de catégorie « fourre-tout » sur laquelle se plaquent aisément plusieurs problématiques: affirmation d’un extrémisme religieux, problèmes sociaux et sociétaux, difficulté d’intégration de certains groupes sociaux-économiques à la vue de leur appartenance religieuse ou ethnique. Et certains ont déjà évoque une forme « d’ethnicisation de la question sociale », l’islam est, semble-t-il, devenu une sorte de label maladroitement général pour désigner à la fois un groupe religieux, une minorité ethnique (bien que l’appartenance des musulmans à une seule et même minorité ethnique est totalement contestable), voire même une catégorie socio-économique dont la marginalité est soulignée par son association systématique avec « la banlieue » et toute l’exclusion symbolique qu’elle implique.

Et c’est ainsi que des sondages tel que celui publié par Le Monde le 24 Janvier dernier[4], qui fait état d’un islam intolérant selon 74% des français, et d’un islam perçu par 50% d’entre eux comme intégriste – sans définition précise de ce terme – charrie avec lui un corpus d’idées et de représentations bien plus large que le simple fait religieux. L’islam ne désigne plus seulement une religion ou une culture, mais un Autre effrayant contre lequel il s’agit de se définir.

Et cette hystérie définitoire – qui traduit parfaitement le vain débat terminologique entre un Islam de France et un Islam en France – ne fait qu’être renforcée par la structure même de l’islam sunnite, dominant en France. Si celui-ci se caractérise par son absence de structure institutionnelle hiérarchisée, étant avant tout extrêmement personnel et varié, le monde politique et médiatique recherche à l’inverse un représentant de l’islam en France, un interlocuteur pratique, une personnalité définitoire de cet islam.

Le très contesté et faiblement représentatif Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) ou l’imam Chalghoumi, favori des médias mais très largement mis en cause par certains fidèles, constituent des exemples patents du manque de pertinence de tels représentants, incarnations rêvées absolues et unanimes pour un dogme qui ne l’est pas. L’islam sunnite n’a pas de Pape, mais seulement des imams, et si Moussa BK s’amuse à rappeler qu’« en islam, quand l’imam ne plaît pas, il suffit de changer de mosquée »[5] il souligne bien ici la pluralité d’un phénomène religieux que, associé presque inconsciemment à des problématiques sociales, culturelles, ethniques et économiques, l’on tend souvent à réduire à son expression la plus extrême et, à bien des égards, la plus marginale : le fondamentalisme religieux et l’islamisme radical.

Car de cela émerge en effet un frappant paradoxe : à force de chercher à identifier, définir, circonscrire un phénomène complexe, sa simplification extrême sous un label englobant fait chavirer l’identité musulmane elle-même. En clair, si l’extrémisme religieux musulman s’est trouvé au centre de l’attention médiatique et politique, il a entraîné l’émergence d’une sorte de sur-définition identitaire chez chaque musulman, duquel il est désormais exigé, de manière presque hystérique, de se définir sans cesse comme ‘modéré’ ou ‘moderne’ ; par opposition à un modèle de référence implicite qui se voudrait extrémiste. L’islamisme et l’islamique se sont médiatiquement confondus en un islam simplificateur érigé en épouvantail, et ce qui n’est qu’une expression possible du religieux est devenu un centre de gravité identitaire par rapport auquel chacun doit désormais se définir.

Ainsi les musulmans de France et d’Europe se trouvent compressés par une double pression, entre un traditionalisme vigoureux en plein renouveau duquel ils se démarquent majoritairement ; et des sociétés d’accueil ou de naissance qui semblent les identifier de façon croissante comme un Autrui répulsif de l’autre. Le Centre des Etudes Islamiques de l’Université de Cambridge[6] relève ainsi que cette double pression pousse certains musulmans dans une sorte de « double nihilisme », rejet radical de toutes les valeurs, occidentales comme traditionnelles. Ce rejet désespéré, souvent, peut trouver une réponse dans les mouvements fondamentalistes : l’idée étant bien là de déconstruire le culturel en retournant à l’essence de la religion, et ainsi se construire contre les cultures qui vous ont rejetés.

C’est là que cette sur-définition prend sa dimension la plus tragique : en mêlant dangereusement toutes les tendances culturelles et religieuses sous un même label simplificateur, elle favorise finalement l’expression la plus extrême qui fournit, puisqu’absolue dans sa rhétorique, la seule réponse unanime aux interlocuteurs occidentaux. En d’autres termes, l’interlocuteur rêvé n’existant pas, l’on entend ceux dont le discours absolu se prétend représentatif ou, à défaut, ceux qui effraient le plus. Et là où une médiatisation pondérée et nuancée aurait révélé la variété des tendances et des représentants, la sur-médiatisation acharnée et simplificatrice a érigé l’une des expressions les plus marginales de l’islam en centre de gravité définitoire, favorisant au passage un extrémisme pourtant ouvertement rejeté.

Et si certaines luttes doivent indubitablement être menées, contre la progression de cet islamisme radical, agressif et dangereux, mais également contre l’exclusion socio-ethnique d’une catégorie de la population et contre la montée d’une islamophobie banalisée ; la première étape vers l’apaisement de l’opinion publique serait peut être de cesser de traiter un ensemble de problèmes complexes et variés comme autant d’aspects représentatifs d’un ‘islam’ dangereusement simplificateur.


[1] The Pew Research Center’s Forum on Religion & Public Life : http://features.pewforum.org/muslim-population/

[2] Etude réalisée par le « Centre of Islamic Studies » de l’Université de Cambridge
http://www.cis.cam.ac.uk/reports/post/10-contextualising-islam-in-britain-ii
« It is officially acknowledged that Muslims are experiencing anti-Muslim prejudice (Islamophobia) both personally and institutionally through forms of marginalisation, discrimination and stereotyping. »

[6]  http://www.cis.cam.ac.uk/reports/post/10-contextualising-islam-in-britain-ii
«‘dual nihilism’, a double sense of alienation not only from British society but also from the cultural traditions and values of their own families and communities. »

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1 Comment

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One response to “Islam contre islam : hystérie définitoire

  1. Très juste. Les Français ont un réel “problème” avec l’Islam, ou du moins une réelle ignorance. Je suis actuellement dans une université islamique en Inde, et côtoie donc beaucoup de musulmans non arabes. La seule question que les Français me posent sur mon université, c’est si je dois aller voilée en cours. Ils ne comprennent pas qu’il peut y avoir des non-musulmans dans une université musulmane (en l’occurrence, des hindous, des sikhs et des chrétiens rien que dans ma classe), tout comme il y a des non-catholiques dans les universités catholiques. Que même parmi les Musulmanes beaucoup ne sont pas voilées. Que certains des mes amis musulmans sont très pieux, respectent scrupuleusement les enseignements du prophète, et que d’autres le vivent plus comme une appartenance culturelle, ne jeûnent pas pendant le Ramadan, boivent de l’alcool et mangent du porc. L’espèce d’amalgame français “immigré = arabe = musulman = intégriste” est tout à fait navrant.

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