« Ta tante Pacifique est morte »(1) : sur les « évènements » en cours, place Tahrir

Par Youssef El-Chazli – 23 novembre 2011

"Martyr en attente". Photo par Youssef El-Chazli.

La deuxième vague de la Révolution égyptienne se déroule actuellement dans tout le pays. Elle est la conséquence de plusieurs processus en cours depuis janvier 2011. Il ne sert à rien d’essayer de trouver la cause ou les origines des « incidents » actuels, de ce qui a causé le basculement. L’événement en cours se suffit en lui-même à expliquer et mettre en relief ses enjeux.

La première vague, celle des 18 jours entre le 25 janvier et le 11 février, s’est arrêtée au stade de la Révolution culturelle. Le système politique a quant à lui connu une secousse dont la principale résultante a été une redistribution des cartes dans le champ politique. Les principaux gagnants de ce premier round furent des courants et formations politiques qui avaient toujours été sceptiques face à l’idée révolutionnaire. Je pense ici, évidemment, aux mouvements religieux, en tête desquels les Frères musulmans ou les mouvements salafistes, mais je pense également à une bonne partie des nouveaux partis libéraux ou socio-démocrates qui prônaient, conformément à leurs idéologies, à un changement graduel par la réforme. Ces mouvements, ayant souvent la tendance à se suffirent du minimum, ont été les premiers à s’asseoir à la table des négociations, dans un premier temps avec Omar Suleyman début février, et plus généralement, avec les militaires tout au long des derniers mois.

Ce changement politique à reculons ne pouvait que se heurter aux trajectoires des « révolutionnaires ». Celles-ci sont le fruit de différents processus qui se sont croisés depuis janvier. Tout d’abord, un processus d’intense politisation induit par la participation aux événements de janvier-février, et à l’expérimentation du « collectif ». Avec une cessation de l’ « action », beaucoup d’attentes, souvent très élevées, furent tour à tour déçues. Ensuite, la participation aux différents moments de confrontation avec les services de sécurité, notamment l’armée, durant les dix derniers mois, a contribué à un processus de radicalisation des mobilisés qui, s’ils avaient cru à l’antienne réformiste de février, étaient de plus en plus amenés à la remettre en cause. Ce fut le cas très tôt, en mars, avec la répression violente du sit-in de Tahrir, mais aussi en juin avec les incidents de Abasseyya ou encore les incidents de Maspero en passant par l’épisode de l’ambassade israélienne. Enfin, ce processus de radicalisation sur un temps moyen, s’est trouvé accéléré les derniers jours par un processus de radicalisation plus rapide, et plus violent, lié à l’interaction avec les forces de l’ordre et la chute de nombreuses victimes. Tout cela dans un environnement de rareté de l’information crédible, où l’économie de la rumeur devient un commerce à part entière.

Le scénario est particulièrement semblable à celui des « 18 jours ». La mentalité de la partie « régime » semble être la même. Cependant, le problème est que la mentalité de l’autre partie a radicalement changé. Je me souviens très nettement des minutes qui suivirent le deuxième discours d’Hosni Moubarak le 1er février. Celui-ci avait plongé Tahrir dans un réel désaccord, les gens quittaient la place, satisfaits des concessions. Certains clashs avaient lieu entre les tenants d’une posture radicale, et une majorité qui pensait que suffisamment de promesses avaient été faites. Sans la bataille du chameau qui eut lieu le lendemain, on se demande bien ce qu’aurait été la trajectoire de la première vague révolutionnaire.

Hier, en revanche, rien de tel n’eut lieu sur Tahrir après le discours du Maréchal Tantawi. Certes, tout le monde n’était pas d’accord sur la marche à suivre, mais l’écrasante majorité scandait quelques minutes après la fin du discours « à bas ! à bas ! le pouvoir militaire ! » ou encore « le Peuple veut la chute du Maréchal ». Et quand on leur demande pourquoi ? La réponse est simple « on s’est déjà fait avoir une fois ». Cette posture radicale n’est en rien minoritaire, et n’est pas nécessairement une posture de « radicaux » (des mouvements politiques radicaux, à l’extrême gauche par exemple). Elle est le fruit de ces différents processus de radicalisation, c’est à dire qu’elle n’est autre chose que le fruit de l’interaction des mobilisés avec les autres acteurs politiques.

Cette précision m’amène à un autre point. Si je parle d’« autres acteurs politiques » (au pluriel), c’est pour bien montrer que la radicalisation du mouvement n’est pas « uniquement » (quoiqu’en grande partie) le fruit de l’interaction avec les « dirigeants ». La scène politique instituée, c’est-à-dire les partis politiques, anciens et nouveaux, ont été des acteurs centraux de cet échec phénoménal. On pourrait même aller plus loin et dire que ce qui se passe maintenant est dirigé contre tous les acteurs autoritaires (i.e. détenteurs d’autorités qu’ils croient légitimes). Quiconque se ballade à Tahrir depuis quelques jours peut facilement y voir la haine des formations et personnalités politiques à la parole autorisée (sauf rares exceptions). Mais bien plus, des autorités en général, des salafistes engagés contre le gré de leurs cheikhs aux jeunes bourgeois venus manifester contre le gré de leurs parents.

Enfin, certains déplorent la tournure violente des événements. Et voudraient que les manifestants tendent l’autre joue. Mais les discours sur la non-violence relèvent aussi d’enjeux de définition de ce qui est en cours, et de ce fait même sont enjeux de lutte et de positionnement des acteurs dans l’espace politique. Il n’est pas étonnant de voir parmi les hérauts de cette non-violence ces mêmes courants qui n’étaient pas très « séduits» par l’idée de révolution au départ. Là encore, la radicalisation du mouvement, l’engagement de nombreuses personnes qui ont souffert de la violence physique et symbolique pendant des décennies, explique en grande partie cette tournure. La violence est bien moins naturelle, inscrite dans les personnes ou les courants, que situationnelle, motivée par les données d’une interaction. Par cela, je ne légitime aucunement la violence, mais je trouve déplorable que d’aucuns viennent accuser ceux qui luttent pour la liberté d’être des baltagiyya juste parce qu’ils ne portent pas des lunettes ray-ban ou qu’ils ont des dents cassées, résultat d’années de malnutrition et d’absence de soins. Quiconque est allé sur le front de Mohammed Mahmoud sait pertinemment, par exemple, ce que les enfants de la rue (ces préadolescents sans domicile que tout bon bourgeois contourne en marchant dans la rue) ont fait comme prouesses héroïques devant la police.

Ne venez pas faire la morale à ceux qui se font tuer, c’est malpoli.

Youssef El-Chazli a participé à la mobilisation de la place Tahrir. Il tweet @el_Sakandary. Cet article est une réaction à chaud des événements, pour plus de détails sur ce qui se passe, cliquez ici.

______      

(1) Les Egyptiens utilisent souvent pour blaguer l’expression “xx dih teb’a khaltak” (xx c’est ta tante). En général, l’expression est utilisée pour parodier un principe avancé par une autorité quelconque. Si l’un des cris de la Révolution égyptienne fut “silmiyya silmiyya” (Pacifique ! Pacifique !), au fil des mois, de plus en plus de gens ont eu tendance à rétorquer que l’option pacifique disparaissait. Les gens répondaient “Silmiyya, c’est ta tante”. Depuis quelques jours à Tahrir, les gens n’hésitent plus “Ta tante Silmiyya, elle est morte”. Un slogan éloquent à ce sujet, entendu sur la place, disait à l’armée “Vous voulez que ce soit la Syrie ? Et bien ça sera la Libye”.

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Filed under Arab Spring, Egypt, Français

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