Gaza : la théorie du couteau dans la gorge

Par Emilien Léontrand – 11 janvier 2012

abbas et netanyahu

Source photo : Egypt Independent (AFP)

Depuis le démantèlement des colonies à Gaza en 2005 et le retrait unilatéral de Tsahal, une opinion se répand en Israël selon laquelle les roquettes qui s’abattent sur le sud du pays démontrent l’absence de volonté des Palestiniens de faire avancer le processus de paix. La victoire du Hamas aux élections législatives de 2006 confirmerait le choix palestinien de la résistance armée plutôt que des pourparlers. En ce sens, le désengagement de Gaza aurait été contre-productif puisqu’il aurait fourni au Hamas une base opérationnelle.

Beaucoup d’Israéliens ont affirmé regretter d’avoir soutenu ce projet de désengagement comme l’illustrent ces déclarations de journalistes et hommes politiques israéliens exprimant leur impression d’avoir manifestement opté pour la mauvaise option. « Que nous a donc apporté de détruire ces communautés florissantes [les colonies, ndlr], de diviser gravement la société israélienne et de remplir d’amertume nos citoyens les plus idéalistes ? se demande Yossi Klein Halevi, journaliste pour le Jerusalem Post. Le Président Shimon Pérès déclarait trois ans après le retrait de Gaza qu’il avait commis une erreur en soutenant cette opération. Et il ajoute : « Quoi qu’il arrive à l’avenir, nous ne réitérerons pas les erreurs que nous avons commises en quittant Gaza. ». Quant à Zvi Haendel, député nationaliste et ancien maire des colonies de Gaza, il analyse «l’opinion se rend bien compte que notre présence à Gaza était un facteur de sécurité pour le pays » et poursuit « maintenant le gouvernement devra nous expliquer comment il évitera que la même chose se reproduise en Cisjordanie. Si nous nous retirons de Qalqiliya, qui se situe à moins d’une vingtaine de kilomètres de Tel-Aviv, le poumon économique d’Israël connaîtra le même sort que Sderot. ». Benjamin Netanyahu, président du Likoud et actuel Premier Ministre, déclare en 2007 que « le retrait de Gaza il y a deux ans a prouvé que tout retrait israélien – particulièrement un retrait unilatéral – ne fait pas avancer la paix, mais crée une base terroriste pour l’Islam radical. ».

Du côté de l’armée, les réactions sont encore plus tranchées. Moshé Ayalon, ancien chef d’Etat major, déclarait : « Il ne fait aucun doute que le désengagement a échoué. C’était une idée sans fondement. Elle n’est pas le fruit d’une analyse stratégique profonde. Elle provient d’une détresse politique et personnelle d’Ariel Sharon. Des conseillers fantoches en ont pris l’initiative. Le désengagement a apporté la victoire au Hamas, fortifié le terrorisme et nourri la lutte des Palestiniens

Plus préoccupant encore, des acteurs des négociations de paix se sont exprimés sur Gaza avec le même ton de regret. Yossi Beilin, ancien ministre de la Justice, député et président du parti de gauche Meretz, initiateur des négociations qui menèrent aux accords d’Oslo et architecte de l’Initiative de Genève, confesse alors: «J’ai soutenu le désengagement et j’ai pleuré. Je l’ai soutenu, alors que je savais que c’était la plus grave erreur du monde. […] Ceux qui, de droite ou de gauche, prévoyaient les conséquences néfastes du désengagement ont vu juste. Les extrémistes qui sont opposés à tout pourparler en sortent renforcés. Pour beaucoup de Palestiniens, le retrait prouve qu’on peut arriver à ses fins par la violence. Dix ans de parlottes n’ont pas apporté ce que quatre ans d’Intifada ont apporté. Les Palestiniens sont persuadés que ce n’est que par la force qu’ils feront sortir Israël des territoires, comme ce fut le cas à Gaza. Le retrait unilatéral éloigne les chances de paix et augmente la violence.».

Ces conclusions pessimistes ne font pas justice à la vérité. Certes, il y a eu retrait ; mais il n’y a jamais eu émancipation. Entre 2007 et 2010, la bande de Gaza est soumise à un blocus sévère. Ce blocus a pour premier objectif d’empêcher l’entrée à Gaza de matériaux pouvant être utilisés pour fabriquer des roquettes, mais pas seulement. Sari Bashi, directrice de Gisha, une ONG israélienne de défense des droits de l’homme, s’étonne en 2010 : « Je ne parviens pas à comprendre pourquoi la cannelle est autorisée, mais la coriandre est interdite. Y a-t-il quelque chose de plus dangereux dans la coriandre ? […] C’est une politique qui se révèle être complètement absurde ». L’ONG Gisha a finalement obtenu au tribunal des documents révélant que le blocus a également pour objectif d’exercer une pression psychologique sur les Palestiniens afin de les inciter à se désolidariser du Hamas. L’un de ces documents expose clairement que « les restrictions sur le transfert de produits sont un pilier central parmi les moyens à la disposition de l’Etat d’Israël, dans le conflit armé qui l’oppose au Hamas ». Il n’existe pas de listes officielles des produits interdits mais Amnesty International, les journaux The Economist et Haaretz ainsi que par les rapporteurs des Nations Unies ont tenté d’établir des listes indicatives. Voici quelques exemples de produits qui étaient interdits à l’import en 2009 :

lentilles, pâtes, tomates, jus, livres, bougies, crayons, vêtements, bols, couverts, vaisselle, verres, ampoules, allumettes, instruments de musique, aiguilles, draps, couvertures, chaussures, matelas, pièces de rechange de machines et de voitures, fils, bitume, bois, peinture, portes, tuyaux en plastique, tuyaux en métal, générateurs électriques, câbles haute tension, filets de pêche, gingembre, chocolat, piles pour sonotones, fauteuils roulants

Cette liste démontre explicitement que le blocus n’est pas uniquement sécuritaire. Depuis 2010, le blocus s’est un peu assoupli, mais les Gazaouis n’ont toujours aucun contrôle sur leurs frontières. Hormis quelques exceptions, la plupart des habitants de Gaza n’ont pas le droit de sortir de leur prison à ciel ouvert. Ils ne peuvent rendre visite à leurs proches à Jérusalem ou en Cisjordanie. Ils ne peuvent découvrir le monde en voyageant. Ils doivent endurer les missiles des avions israéliens. Ils subissent le risque de se faire tuer par balle s’ils errent trop près des postes-frontières. Ils vivent dans l’épouvante d’une nouvelle opération Plomb durci. Ils se souviennent des obus M825 au phosphore blanc, un gaz qui brûle la chair jusqu’aux os en quelques heures et qui a bien des difficultés à faire la différence entre civils et combattants. Surtout, les Gazaouis, comme le reste du peuple palestinien, sont humiliés et angoissés par la colonisation de la Cisjordanie qui réduit les possibilités de voir un jour émerger un Etat palestinien indépendant et viable. Ces quatre couches de souffrances – la privation de produits élémentaires, la privation de liberté, la privation de sécurité, la privation d’espoir – renforcent en effet les partisans de la résistance armée plutôt que les défenseurs des pourparlers. Mais cela n’implique pas nécessairement que les Palestiniens haïssent Israël et que l’occupation en Cisjordanie ne doit être levée sous aucun prétexte.

Imaginons un peu. Un couteau est planté dans la gorge d’un homme. Si vous le lui enlevez à moitié, il se vide de son sang. Si vous le lui laissez, il agonise. La seule solution consiste à retirer entièrement le couteau et à soigner la plaie. En d’autres termes, il ne peut pas y avoir de demi-mesures. Un retrait ne doit pas céder la place à un blocus mais à un retour à une situation normale de souveraineté pleine et entière, éventuellement démilitarisée. Le meilleur moyen pour neutraliser les différents mouvements palestiniens de résistance armée comme le Hamas ou le Djihad islamique reste le règlement de tous les dossiers brûlants du conflit, en particulier le statut de Jérusalem et les réfugiés. La paix entre Israéliens et Palestiniens ne peut pas se faire par étapes. La stratégie des accords d’Oslo qui consistait à négocier d’abord les dossiers les plus simples afin de construire de la confiance pour faciliter ensuite la négociation des dossiers les plus délicats, est une stratégie perdante. Tout comme le fait de procéder à un retrait unilatéral de Gaza sans mettre sur la table aucune des autres questions qui fâchent. Il faut retirer le couteau d’un coup.

 

Contact: emilien.leontrand@gmail.com

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Filed under Français, Palestine & Israel

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