Gaza 2012 : la dernière Guerre du Hamas

William Hana – 28 novembre 2012

L’émir du Qatar Sheikh Hamad Bin Khalifa Al-Thani (centre), le Président Palestinien Mahmoud Abbas (gauche) et le leader du Hamas Khaled Mashaal (droite) lors de la signature de l’accord à Doha le lundi 6 février 2012. Source :AP Photo/Osama Faisal

La trêve signée et parrainée par l’Egypte des Frères musulmans semble inaugurer une nouvelle ère dans le conflit israélo-palestinien qui était encore en reste des bouleversements qui ont secoué le monde arabe depuis janvier 2011. L’intitulé de cet article fait référence à la guerre d’Octobre 1973 qualifiée de « dernière guerre israélo-arabe ». Cette guerre, en offrant une victoire symbolique aux Arabes, devait permettre de mûrir les conditions nécessaires à l’enclenchement du processus de paix de Camp David avec l’Egypte, dont les premières phases ont commencé quelques mois après la guerre en 1974, avec la mise en place des forces d’interposition des Nations Unies au Golan et dans le Sinaï.

Cela signifie-t-il que nous assistons à un tournant dans le conflit israélo-palestinien en vue de la conclusion  d’un accord de paix ? On pourrait, en effet, assister à un remplacement progressif du Fatah par le Hamas à la tête de l’Autorité palestinienne. La victoire symbolique du Hamas (selon les déclarations même de Shaul Mofaz, ancien ministre de la Défense israélien) puis sa réussite à signer et respecter la trêve lui vaut aujourd’hui une certaine respectabilité du point de vue de la communauté internationale, et pourrait bien le propulser au rang de premier interlocuteur sur la scène palestinienne, en remplaçant le Fatah de Mahmoud Abbas, considérablement affaibli.

Quelles sont les dynamiques et conditions qui permettent aujourd’hui de constater cette évolution ?

En réalité, cette métamorphose du Hamas s’inscrit dans une transformation plus globale du mouvement des Frères musulmans dans le monde arabe. Si, pour des raisons liées au conflit israélo-palestinien, sa propre victoire aux élections législatives palestiniennes en 2006 ne lui a pas permis du point de vue des capitales occidentales et même arabes d’accéder au statut d’interlocuteur reconnu, c’est l’arrivée des « Frères » au pouvoir au Caire et à Tunis (et l’espère-t-il, en Syrie) qui ont permis au Hamas d’entamer ce virage.

Les prémices de cette transformation ont commencé à apparaître en mars 2011, date du début du soulèvement en Syrie lorsque le Hamas a refusé de soutenir le régime de Bashar el-Assad, et entama un rapprochement du Caire et de Doha, qui n’ont pas tardé à coopter progressivement le mouvement islamiste palestinien. Ce processus a été couronné par la visite de l’Emir du Qatar à Gaza il y a à peine un mois. Celle-ci devait consacrer le divorce entre le Hamas d’une part, et Damas et Téhéran d’autre part.

Cependant, si cette analyse s’avère correcte, comment peut-on expliquer l’escalade des derniers jours à laquelle le Hamas a pris part, allant jusqu’à tirer des missiles sur Tel-Aviv qui est une décision politique lourde de conséquences et qui aurait pu engager nombre d’acteurs non seulement palestiniens ? Cette interrogation est d’autant plus justifiée que l’on sait aujourd’hui de sources israéliennes et américaines, que le chef militaire du Hamas Ahmad el-Jaabri avait reçu, à la veille de son assassinat, une première version d’un accord de trêve durable avec Israël dont il était l’un des architectes.  Ce fait permettrait de présumer que le Hamas était en phase de consolider ses nouvelles alliances dans la région, partisanes d’une accalmie avec Israël, contrairement à ses anciens parrains qui auraient pu l’encourager à ouvrir un front avec Israël depuis Gaza.

Comment analyser cette escalade et le choix  de bombarder Tel-Aviv alors que le Hamas entamait un processus de « normalisation » et s’écartait de ce qui est communément appelé « l’axe du refus » parrainé par l’Iran et la Syrie ?

Plusieurs facteurs d’explication 

Des forces de sécurité du Hamas palestinien devant des affiches du premier ministre du Hamas Ismail Haniya (à gauche) et de l’Emir du Qatar
Sheikh Hamad bin Khalifa al-Thani (à droite) sur le site de construction d’un projet residentiel financé par le Qatar à Khan Yunis au Sud de la bande de Gaza – 22 octobre 2012. L’Emir s’est rendu à Gaza le 23 octobre 2012. Source : AFP/Getty Images

Il ne faut pas oublier que c’est bien Israël qui est à l’origine de cette escalade, suite à l’assassinat du chef militaire du Hamas. L’Etat israélien voulait certainement abattre cette cible qu’il considère comme stratégique. Il existe, toutefois, d’autres motivations.

Israël est conscient du flottement actuel dans les alliances du Hamas entre l’axe Damas-Téhéran d’un coté, et l’axe Doha-Le Caire de l’autre. Cette pression militaire et politique exercée par Israël voulait pousser le Hamas dans ses retranchements et le forcer à faire un choix définitif entre les deux axes mentionnés. Tel-Aviv y a, dans une certaine mesure, réussi. Les déclarations de Khaled Mesh’al, chef du bureau politique du Hamas à l’étranger[1], suite à la signature de l’accord de trêve au Caire, quant à l’origine iranienne des missiles du Hamas ont laborieusement camouflé le fait que le mouvement palestinien a désormais de nouveaux parrains. Ces déclarations sont une tentative, somme toute maladroite, pour le Hamas d’éviter de rompre le dernier cordon avec l’Iran et le Hezbollah, alors qu’il a souscrit aux choix politiques du Caire et de Doha.

Adhérer à l’axe Doha- Le Caire explique-t-il l’escalade adoptée par le Hamas, et notamment le tir de missiles sur Tel-Aviv et Jérusalem ? Dans une certaine mesure, oui. Le choix de renoncer à ses anciens alliés pourrait provoquer une perte de légitimité interne du Hamas, notamment auprès de ses partisans, que seul un acte de cette ampleur (tel que le bombardement de Tel-Aviv) pourrait partiellement compenser.

Le troisième facteur, et corollaire du deuxième, est lié à la victoire « militaire » que le Hamas revendique. Cette victoire supposée devrait compenser la perte de légitimité interne que généreraient les nouvelles alliances du Hamas. L’argument de la victoire s’articule autour de deux éléments : 1) la capacité du Hamas à continuer à tirer des missiles malgré les frappes israéliennes ; 2) le fait d’avoir atteint Tel-Aviv, visée pour la première fois depuis 1970.

Cependant, les moyens militaires employés par le Hamas en disent long sur ses intentions et sur la portée finalement très limitée de ladite victoire. Contrairement au Jihad islamique[2] (entretenant toujours des liens très étroits avec le Hezbollah et l’Iran), le Hamas n’a visé Tel-Aviv qu’une ou deux fois et au moyen de missiles dépourvus de leurs charges explosives (afin d’en minimiser l’impact, lorsqu’ils ne sont pas tombés en mer). L’escalade voulue par le Hamas devait être suffisamment importante pour lui permettre de gagner en popularité afin de pouvoir surmonter sa métamorphose politique, mais suffisamment modérée pour ne pas menacer ses efforts de « gentrification ».

Une division du Hamas entre une aile politique modérée et une autre militaire qui aurait choisi l’escalade, est une hypothèse qui avait été avancée par certains observateurs. Cette explication parait cependant moins pertinente si l’on tient compte aujourd’hui du rôle joué par le chef militaire assassiné du Hamas dans l’élaboration des trêves avec Israël.

D’autres indicateurs confortent également la thèse selon laquelle cette guerre a achevé la migration politique du Hamas de Damas au Caire, en passant par Doha. En réalité, il y eu au courant de la journée du 22 novembre qui a vu la conclusion de l’accord, plusieurs tentatives visant à l’avorter ; la plus importante étant celle de l’attentat perpétré à Tel-Aviv et ayant fait 17 blessés. Plus encore, dans l’heure même où l’accord a été signé, l’armée libanaise a déclaré à l’AFP que deux projectiles avaient été tirés en direction d’Israël depuis le Sud Liban (information démentie par Tsahal !) ; un missile a également été lancé depuis le Sinaï sur une localité israélienne.

Ces tentatives dont on devine les auteurs, n’ont pas réussi à relancer le cycle de violence et ont échoué à faire avorter les négociations de trêve. On peut donc supposer que certains acteurs régionaux ont tenté de faire échouer l’accord de trêve signé au Caire afin de piéger le Hamas dans une dynamique de violence et donc de le maintenir dans une situation de dépendance militaire et politique à leur égard.

La visite d’une délégation libanaise de l’alliance du 14 mars, opposée au Hezbollah, dans la bande de Gaza en signe de soutien ainsi que les déclarations de Khaled Meshaal en faveur de l’initiative de Mahmoud Abbas aux Nations Unies sont les premiers symptômes du revirement opéré par le Hamas, que seule la victoire symbolique pouvait rendre possible.

Conclusion

D’une certaine manière, hormis la Syrie et l’Iran, toutes les parties prenantes ont finalement trouvé leur compte dans cette confrontation, et puis dans la trêve.

Israël a réussi à éloigner davantage le Hamas de l’axe syro-iranien, et ainsi à le neutraliser dans des futures confrontations militaires avec les Palestiniens, qui elles ne cesseront tant que l’occupation continuera.

Le Hamas a réussi à achever ce revirement d’alliances par une victoire ; celle d’être reconnu comme un interlocuteur international valable. Par ailleurs, cette victoire symbolique pourrait lui permettre de supplanter le Fatah épuisé, y compris en Cisjordanie.

L’Egypte de Mohamed Morsi a réussi le test et gagné en légitimité internationale. Sur le plan interne, la visite du premier ministre égyptien dans la bande de Gaza a également bénéficié d’un large soutien populaire. Une réussite qui pourrait permettre à Morsi de disposer d’une plus large marge de manœuvre en cette période critique de rédaction de la nouvelle constitution, du moins du point de vue des dirigeants islamistes.

La question qui se pose donc aujourd’hui est celle portant sur la façon dont l’Iran, la Syrie et le Hezbollah vont réagir, alors qu’ils ont désormais perdu de façon presque définitive les clés de Gaza. Se contenteront-ils de rappeler leur présence sur la scène israélo-arabe par des actions symboliques depuis le Sinaï ? Concentreront-ils leurs efforts sur le mouvement du Jihad islamique, pour en faire un acteur palestinien de premier plan ? L’Iran, effrayé par la perte de Gaza (et celle très possible de la Syrie) perçue comme une étape intermédiaire en vue d’une campagne militaire contre ses installations nucléaires, pourrait-il être tenté d’activer sa dernière carte, et finalement la plus valeureuse, celle du Hezbollah ?

William Hana, franco-libanais, est titulaire d’un master en Relations Internationales à Sciences Po Paris et d’une maîtrise en droit international et européen à l’Université de Lille II. Il est aujourd’hui analyste des risques politiques et sécuritaires dans le secteur pétrolier en charge de la région Afrique du Nord/Moyen-Orient.


[1] Le bureau installé à Damas jusqu’en mai 2011 a été temporellement délocalisé à Doha puis depuis quelques temps, s’est définitivement installé au Caire.

[2] Mouvement se situant à la droite politique du Hamas, connu pour ses liens très étroits avec l’Iran et le Hezbollah. Le Jihad a revendiqué le tir de missiles iraniens « Fajr 5 » sur Tel-Aviv.

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Filed under Arab Spring, Français, Palestine & Israel, Qatar

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