La révolution arabe et ses femmes

Par Salima Naït Ahmed – 30 novembre 2011

L'actrice syrienne Fadwa Soleiman, qui dirige une manifestation à Homs

« Un regard résolu dans lequel Dieu a déposé une éternité d’espoir ». C’est ainsi que l’écrivain algérien Mohamed Benchicou[1] décrit le regard altier que les femmes arabes montrent aujourd’hui au monde entier. La défiance ouverte des systèmes en place par le féminisme est en vérité ancienne, dans le monde arabe et musulman. La poétesse et théologienne persane Fáṭimih Baraghání ne l’avait-elle pas montré dès le XIXe siècle, quand elle parut sans voile à la conférence de Badasht en 1848 ? Son geste signait en même temps sa condamnation à mort. Refusant les avances du monarque Qajar qui auraient pu la sauver, cette docteure de la loi islamique avait dit à ses bourreaux, avant d’être exécutée et jetée dans un puits : « Vous pouvez me tuer quand vous voulez, mais jamais vous n’arriverez à empêcher l’émancipation des femmes ! »

Les femmes arabes sur la scène révolutionnaire

Aujourd’hui, les femmes arabes remontent sur la scène médiatique, alors qu’elles n’avaient jamais véritablement quitté leur tribune réelle. Les révolutions arabes nous font découvrir  une Fadwa Soleiman brandissant le poing devant une foule d’hommes qui scandent les slogans de cette syrienne. La célèbre actrice alaouite démonte tous les préjugés de genre et de caste. Elle montre que les femmes participent à la révolution et ont des rôles de leaders, et que les Alaouites ne sont pas des soutiens indéfectibles du régime parce qu’il est dirigé par des membres de cette minorité hétérodoxe de l’islam.

Ce sont des images équivalentes que Twakkol Karman montre au Yémen. La lauréate du prix Nobel de la paix, mère de trois enfants et militante des droits des femmes, n’hésite pas à prendre le micro dans un pays réputé pour son conservatisme au sein du monde arabe.

Enfin, la jeune égyptienne Asma Mahfouz met au défi les Egyptiens en les invitant à descendre sur la place Tahrir, pour ne pas se rendre complices de leur propre oppression. Cette jeune fille au discours tribunicien, incite, du haut de ses vingt-six ans, hommes et femmes à descendre dans les rues. Et si les femmes n’ont pas peur d’y prendre des coups, c’est d’après elle, aux hommes de montrer qu’eux aussi ne feront pas preuve de lâcheté. Ils doivent non seulement descendre protester, mais aussi, avoir le courage de défendre les femmes s’il elles sont agressées.

Les violences sexuelles ou le côté obscur de la protestation

Les agressions sexuelles qui ont eu lieu lors des manifestations ont révélé au monde entier un problème bien connu en Egypte : le harcèlement sexuel auquel est confrontée une majorité de femmes, peu importe qu’elles se dénudent sur leurs blogs – comme Aliaa Magda Elmahdy – ou non ; qu’elles soient blondes ou brunes… Si vous n’êtes pas déjà dénudée, on pourra toujours s’occuper de vous mettre à nu, comme ces policiers égyptiens avec des femmes voilées de la place Tahrir pour vérifier qu’elles n’étaient pas « de petite vertu ».

Le problème du harcèlement sexuel n’est pas nouveau, il est si prégnant que Moubarak lui-même l’avait évoqué. Les transformations socio-économiques du monde arabe ont entraîné l’introduction des femmes, éduquées, diplômées et actives, dans l’espace public. Cette immixtion nouvelle ne se fait pas sans heurts, dans des pays où la frustration sexuelle est un autre problème bien connu.

Le harcèlement avait déjà été utilisé, quelques années plus tôt,  pour dissuader les femmes égyptiennes du mouvement Keffaya (« ça suffit »). Keffaya est ce mouvement d’opposition au régime de Hosni Moubarak qui avait attiré l’attention des médias par d’importantes manifestations entre 2004 et 2006. Les manifestantes avaient été molestées par les agents de la répression qui n’hésitaient pas à arracher leurs vêtements et à s’en prendre à leur intimité. Il n’y a là rien de nouveau, dans des pays qui usent du viol d’hommes comme de femmes pour punir et humilier les protestataires. Souvenons-nous de Mohamed Abbou, l’avocat tunisien, qui en 2005 avait osé comparer les geôles tunisiennes à la prison des Américains d’Abou Ghraïb en Irak. Mise à nu, sodomie, brûlures de cigarettes sur les seins et les testicules, coups assénés sur les organes génitaux, et autres pratiques plus écœurantes, sont le lot commun de la répression arabe.

La place Tahrir, avec ses meutes masculines qui s’en prennent à des symboles féminins, ne fait que révéler des pulsions agressives avec lesquelles beaucoup de femmes arabes doivent composer au quotidien. La violence qui cherche à les avilir les fait parfois hésiter, jusqu’à la schizophrénie, entre le port du voile et la mise à nu, entre un signe de protection contre ceux qui veulent les dénuder pour les humilier, et la nudité, comme symbole de libération. C’est peut-être, quelques fois, la même motivation profonde qui donne lieu à ces deux attitudes qui semblent pourtant aux antipodes.

Un lendemain féminin des révolutions ?

Mais qu’elles soient têtes nues ou têtes voilées, elles n’hésiteront plus à descendre encore, sur toutes les places de la libération (« tahrir ») du monde arabe. « Violez nous autant que vous voulez, mais jamais vous n’arriverez à empêcher l’émancipation des femmes ! », pourraient-elles dire en paraphrasant Fáṭimih. Et s’il y a une nouveauté notable, elle est peut-être dans le fait de ne plus taire les violences honteuses, de revenir à la protestation, même avec les cicatrices du combat. Ces femmes démontrent que le féminisme arabe ne se réduit pas à des manigances de Harem pour faire parvenir subrepticement les hommes là où elles veulent les mener.

Reste qu’il ne faudra pas se faire voler la révolution. A des femmes qui ont des revendications pour tous les citoyens du monde arabe, et par-delà des questions de genre, il faudra donner la place qu’elles méritent. Et, comme le note l’Egyptienne Amal Abdel Hadi de la New Women Foundation, le gouvernement égyptien ne peut pas se contenter d’une seule femme en son sein. Il ne peut pas non plus répondre à la déception des féministes arabes par la création d’une commission sur la question des femmes[2]. Créer un organe spécialisé sur les femmes, plutôt que de les intégrer directement dans le pouvoir décisionnel, c’est en vérité repousser plus loin le rôle des femmes, qui plus est en en faisant une question à débattre.

Salima Naït Ahmed est professeur de philosophie, diplômée de l’IEP de Grenoble et du Master d’histoire et théorie du politique de l’IEP de Paris.  Elle a été, en 2005, collaboratrice du Tharwa Project à Damas, l’initiative du militant syrien des droits de l’homme, Ammar Abdulhamid, destinée à favoriser la dynamique démocratique, le dialogue intercommunautaire et la réflexion sur la question des minorités dans le monde arabe et musulman.


[1] Mohamed Benchicou, Journal d’un homme libre

[2] Interview de Amal Abdel Hadi du 9 mars 2011 sur France 24.

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Filed under Arab Spring, Français

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