Le printemps arabe 2011, un 11 septembre inversé ?

Par Omar Saghi – 14 septembre 2011

Photo par Mélissa Rahmouni

Le vingtième siècle arabe est une horlogerie de grande précision. Chaque quart de siècle y fut entamé par une vague de révolutions : les années 1920 furent celles du triomphe des notables post-ottomans, libéraux et anglophiles, les années 1950 celles des armées révolutionnaires, les années 1970 enfin des « infitah » pro-américains, autoritaires et capitalistes. L’Egypte, l’Irak, la Syrie et, sous des variantes à peine perceptibles, le Yémen, la Libye et l’Algérie se plièrent aux mêmes figures. Cette valse à trois temps fut expliquée par des causes variées, parfois contradictoires. Mais tout porte à penser que le renouvellement générationnel fut le premier moteur, surdéterminant le reste.

Un esprit hégélien aurait pu s’attendre avec appréhension mais certitude, à un nouveau changement d’élites au pouvoir dans les années 1990. Il n’en fut rien. Dans le cadran du vingtième siècle arabe, l’aiguille se figea au troisième quart d’heure. Certes, il y eut comme des bégaiements de changement : l’ouverture du régime algérien, la fin de la guerre civile au Liban, la réunification du Yémen, le lancement du processus de paix, ébauchèrent en quelques années (1988-1991) les contours d’une nouvelle ère jamais aboutie. Mais le système était grippé : les violences en Algérie et en Egypte signifièrent dans le sang l’échec de l’alternance. Ailleurs, en Syrie, en Irak, en Libye, un gel minéral empêcha jusqu’à l’expression d’une quelconque opposition articulée à l’intérieure des frontières.

Ainsi, alors qu’on épiloguait au cours de ces années qui suivirent la chute du Mur de Berlin sur la fin de l’histoire, le monde arabe, lui, rompait avec la sienne propre et s’installait dans un immobilisme géologique, inquiétant car opaque. C’est de cette décennie 1990 que datent les termes par lesquels on essaya d’appréhender cette réalité verrouillée : la maladie et l’exception, la rue arabe et le choc culturel…

L’Afghanistan, externalisation de l’opposition aux régimes arabes

La pétrification des années 1990 fut expliquée par les systèmes installés dans les années 1970 : l’alliance du parti unique et de l’armée, la conversion de la nomenklatura aux affaires, le soutien américain, marquèrent certes un net « progrès » par rapport aux idéalismes chaotiques des époques précédentes. Mais il est difficile d’expliquer l’échec des années 1990 par la seule puissance des régimes. Une cause supplémentaire, peut-être décisive, se lit dans les parcours des responsables du 11 septembre 2001, Ayman al-Zawahiri et Oussama Ben Laden. Le premier est né en 1951, le second en 1957. Ils appartiennent à la génération qui, après les alternances de 1920, 1950 et 1970, devait arriver aux commandes dans les années 1990. Or on les retrouve en Afghanistan à ce moment là.

De fait, dès l’invasion soviétique de la fin de 1979, un écoulement lent, minime mais régulier conduisit des pays arabes vers ce lointain territoire tout germe d’opposition… Exil physique mais aussi mental et politique : dans le chaudron afghano-pakistanais, les capacités de changement s’encroûtèrent dans la radicalisation et le délire. L’Afghanistan permit aux régimes arabes l’externalisation de l’opposition intérieure. La génération perdue des volontaires du jihad laissa dans « l’arrière » une gérontocratie régulièrement liftée par le soutien occidental et une société encroûtée dans une névrose conservatrice impuissante, dont la chaîne al-Jazeera constitua la voix hystérique.

En Bosnie, en Tchétchénie, au Cachemire, dans d’autres marges improbables de la mondialisation heureuse et post-historique des années 1990, ils traînèrent leur mélancolie du pouvoir, leur morgue de rois sans royaumes, violents, messianiques et paranoïaques. Dès lors un face-à-face inquiétant se forma entre l’inamovible pharaon et le prophète pourchassé : Moubarak et al-Zawahiri, Fahd d’Arabie et Ben Laden, pas un tyranneau qui n’eut son Jérémie dans cette symétrie assassine. Quant à l’entre-deux, il se désertifia à vue d’œil.  

La Moisson amère et le printemps arabe

Un texte d’al-Zawahiri, écrit au début des années 1990, trace les lignes de l’idéologie « naturelle » de cette opposition extérieure et pourtant intimement liée au blocage arabe : dans La Moisson amère, il déplore l’échec des renversements de pouvoir en Egypte, en Algérie et en Arabie saoudite. Puis il en appelle à ce qui lui semble être le vrai mobile : les ennemis « proches » – les régimes arabes – ne sont que les masques de l’ennemi lointain, la ventriloque Amérique. Paix aux chaumières, guerre aux châteaux, pourrait-on ajouter. Tout le 11 septembre est déjà là : le terrorisme international comme continuation de la politique intérieure, désormais impossible.

Or les révolutions arabes de 2011 ont coupé l’herbe sous les pieds d’al Qaïda. L’immolation de Mohammed Bouazizi, en décembre 2010, semble répéter et conjurer le feu meurtrier du 11 septembre 2001. Et là où al-Zawahiri a échoué, malgré l’assassinat de Sadat en 1981, les manifestants pacifiques de la place Tahrir au Caire ont réussi, trente ans plus tard, dans l’exacte mesure où ils prouvent que la moisson est de nouveau faste. Sur cette succession réussie, la génération du printemps 2011 remplaçant celle de septembre 2001, un détail ne trompe pas : la mort de Ben Laden, en mai dernier, ne fut pas démentie ni même contestée. Pour la « rue arabe » habituée aux rumeurs de résurrections consolatrices, cette mort fut l’évidence même. C’est que Moubarak tombé en janvier, Ben Laden était condamné à terme.

La confrontation de la méduse au pouvoir et de son ennemi pétrifié, qui résuma la politique arabe des deux dernières décennies, n’a plus lieu d’être. Au Caire comme à Tunis, la masse de nouveau politisée est une mer Rouge où prophète et pharaon ont été engloutis. Reflet inversé du 11 septembre, le printemps arabe condense en lui deux périodes : l’arrivée sur la scène publique d’une nouvelle génération et les fantômes de l’échec de la précédente, dont la dette n’a pas encore été épongée. Le mélange de ces deux réalités marquera probablement la nouvelle ère qui s’ouvre pour le monde arabe.

 

Omar Saghi, politologue et écrivain, est notamment l’auteur des ouvrages Paris-La Mecque : Sociologie du pèlerinage (2010), et Figures de l’engagement : Le militant dans la trilogie de Naguib Mahfouz (2003).

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