De Tel Aviv à Jérusalem : en attendant la révolution…

Par Inès Weill-Rochant – 20 août 2011

Courtesy of Elizabeth Tsurkov. She tweets @Elizrael

Si pour certains la révolution semble avoir été consommée, pour d’autres il ne s’agit que de soulèvements préliminaires. Révolution ? Nouvelle ère politique ? Eté israélien ? Prudence oblige, il faut peser ses mots. En Tunisie, en Egypte et en Syrie un véritable soulèvement s’est enclenché; et ces mouvements dont les aboutissements sont incertains demeurent en phase de définition. En Israël, les rues s’agitent désormais, prises d’assaut par les foules depuis maintenant un mois. Les places et les boulevards sont investis par les manifestants, la ville offre aux réseaux virtuels un espace de réalisation; et pourtant, le gouvernement ne titube pas et s’offre au passage le loisir d’augmenter l’électricité de 10 % et d’annoncer la construction de 1 600 nouveaux appartements à Jérusalem Est.

Pour reprendre les mots de Louis Jouvet dans le film Quai des Orfèvres : la chanson reste la même mais la musique va changer. Nul ne peut encore parler de « révolution » israélienne, le changement radical n’est sûrement pas à l’ordre du jour même si la demande de changement se fait de plus en plus vive. C’est un pas important que les Israéliens semblent vouloir franchir et surtout un échec cuisant pour Bibi Netanyahu et ses acolytes (sa cote de popularité passe de 54% à 32% fin juillet).

Tout a commencé il y a quelques semaines lorsqu’un appel est lancé par une jeune femme de 25 ans sur Facebook. Cette étudiante propose l’installation d’un campement sur le Boulevard Rothschild à Tel-Aviv ; une longue et verdoyante avenue où tel-aviviens de tous âges se promènent en famille, à pied ou en vélo, se prélassent sur les bancs ou sirotent un jus d’orange pressé. Quelques semaines plus tard, ce boulevard long de 1,6 km, est envahi par les tentes. Quatre campements sont installés à Tel Aviv et quarante autres dans le reste du pays. Le dimanche 6 août les manifestations atteignent un nombre record : 300 000 personnes dans les rues et 200 000 pour la seule ville de Tel Aviv. Les interrogations fusent alors: quels sont les profils de ces personnes descendues dans les rues? Pourquoi le font-elles maintenant? Pourquoi ne parlent-elles pas davantage de la question palestinienne ? N’y a-il que des israéliens de « gauche » ? Est-ce vraiment un mouvement dit « apolitique » ?

Ils sont juifs israéliens et parfois arabes israéliens, principalement issus d’une classe moyenne jeune et rejoint au fil des semaines par une nébuleuse de citoyens qui en ont tout simplement assez ; assez d’être mal payés, assez d’être mal-logés, assez de constater que le système éducatif est défaillant et payant, et assez de ne pas vivre en paix. Ce dernier « assez » n’est pas encore majoritaire au sein des manifestations mais il est indubitablement sous-jacent. La tente « 1948 »  attire d’ailleurs de plus en plus les regards. La revendication y est claire : une justice sociale pour tous, pour les palestiniens aussi. Il s’agit d’inclure l ‘ « éléphant dans la chambre », expression utilisée dans un article pour désigner la question de l’occupation qui reste taboue. Les journalistes de gauche comme Gideon Levy ou Joseph Dana aimeraient que cette question soit réellement intégrée dans les mouvements de protestation et ne croient pas que les manifestants puissent l’éviter encore longtemps. Pour l’instant les seules références à la question palestinienne se résument à la tente 1948 et la présence des arabes israéliens.

Courtesy of Elizabeth Tsurkov. She tweets @Elizrael

Il émane plus généralement de ces révoltes un profond sentiment de défiance vis-à-vis des dirigeants politiques. Ces rues bondées appellent à « plus de justice sociale » et demandent l’amélioration du système éducatif et médical. On ne peut pas boucher les fissures d’une coque de bateau bien longtemps contrairement à ce que pensait Benyamin Netanyahu, car c’est tout le gouvernement, la constitution et le système israélien qui prennent donc l’eau. Scandant au début le slogan  « le peuple veut plus de justice sociale », le mouvement a par la suite arboré un nouveau visage avec l’arrivée dans les rues des mères et leurs poussettes (« la marche des landaus ») pour protester contre les coûts élevés des garderies, des médecins en grève ; enfin les arabes israéliens de Haifa se sont joints aux manifestations. Des profils très divers se mobilisent ainsi pour revendiquer différents droits que le système ne prend pas en compte. Comme le dit un manifestant a Tel Aviv : « chacun vient ici avec son symptôme, mais au fond on a tous un problème avec le système actuel ».

Peut-on alors parler de manifestations apolitiques ? Cette question latente est cruciale. Certains israéliens tiennent à présenter une société israélienne unie et sont viscéralement attachés à cette prégnance apolitique du mouvement de contestation. Comme le rappelle très justement Zeev Sternhell (Rue89), sans perspective politique les mouvements spontanés s’estompent rapidement. Il ne faut donc pas se leurrer, l’ « apolitique » n’existe pas en Israël car tout y est imbibé de politique et  intrinsèquement lié.

De fait, le gouvernement dépense 7 821 euros (40 000 shekels) pour un Israélien non-colon et 18 186 euros (93 000 shekels) pour un colon[1]; une réalité qui rend la donne bien plus limpide. C’est bien l’empreinte politique des manifestations qui menace et inquiète ceux qui sont directement visés, à savoir en tête de ligne le gouvernement et les colons. Ces derniers sont sans surprise les premiers à avoir condamné les manifestations même s’ils ont finalement entrepris de s’y trouver une place depuis le 7 août. Quelques jeunes colons sont en effet venus planter leurs tentes expliquant que la solution miracle était de construire de nouveaux logements en territoires palestiniens, évidemment! Les questions sociales sont étroitement connectées aux défis politiques, principalement en raison des colonies et de l’armée. Sur ce point, Netanyahu et Ehud Barak, ministre de la défense, ont été très clairs : il n’est pas question de diminuer le budget de la défense. C’est cette coalition, formée par la droite israélienne et les partis religieux juifs (Likud : droite nationaliste, Israel Beytenu : droite russophone et Shass : religieux séfarades, qui au passage ne font pas l’armée), qui détient les rênes du pouvoir et fait stagner une situation empêchant toute concession faite aux palestiniens, voire même aux israéliens.

Pierre Renno analyse ces mouvements comme un « appel à l’aide » lancé par les israéliens. « Tel-Aviv la bulle » semble avoir éclatée. De plus, si bulle il y avait, ce n’était qu’un subterfuge pour mieux se voiler la face dans la ville côtière. Comment peut-on sérieusement parler d’un espace apolitique et coupé du conflit lorsque qu’au bout de la corniche se situe une ville arabe israélienne, Jaffa, dont les vieilles maisons palestiniennes ont été vidées de leurs propriétaires en 1948 ? Contre toute attente et tout cliché, tous les israéliens ne sont pas heureux et satisfaits dans cette bulle, pas même à Tel-Aviv ! La démarche peut paraître quelque peu nombriliste car c’est d’abord en réclamant leurs droits qu’ils en viennent à la question palestinienne (et pas unanimement). Mais au final peu importe l’ordre de la démarche car cette fois-ci ce ne sont ni les Etats-Unis, ni une conférence internationale en Europe, ni un pays de la région, qui poussent les israéliens à amorcer ou demander le changement, mais bien eux-mêmes par leur mobilisation collective. Bill Clinton affirmait en ce sens que seuls les palestiniens et les Israéliens pourront changer les choses et personne d’autre. Ce n’est donc qu’un début mais un début spontané dont nous attendons la suite.

Depuis la rédaction de cet article des attentats ont eu lieu le 18 août dans le sud d’Israël. Huit  israéliens sont tués et une trentaine blessés suite à une triple attaque quasi-simultanée sur la route allant de Be’er Sheva à Eilat et sur la route allant de la frontière égyptienne à Eilat. La sécurité est la seule raison qui pourrait amener les israéliens à déserter les rues pour quelques jours. Un appel a été lancé par le syndicat étudiant demandant aux manifestants de ne pas sortir samedi afin de respecter le deuil des victimes (Haaretz). Néanmoins, la page Facebook de la tente no 1948 a lancé un appel : « Le moment est venu de montrer notre vraie force, restez dans les rues, condamnez la violence et refusez de rentrer chez vous ». D’après le blog + 972, les manifestations ne s’arrêteront pas et une marche silencieuse se déroulera en l’honneur des victimes samedi soir.

 

Inès Weill-Rochant est étudiante en cinquième année du master Governing the Large Metropolis à Sciences-Po Paris. Elle a effectué son premier cycle sur le campus délocalisé de Menton, spécialité Moyen Orient/Méditerranée et sa troisième année au Caire au sein du Département d’Etude de l’Arabe Contemporain.


[1] Offer Bronstein, « le printemps israélien est en marche ! », Le monde

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Filed under Arab Spring, Français, Palestine & Israel

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