La domination saoudienne… le début de la fin du printemps arabe ?

Par Youssef Ait Benasser, traduit de l’arabe par Clémence Jonquet

9 août 2011

Abdullah Ibn Abdelaziz al-Saoud et Klemens von Metternich

Ceci est la traduction d’un article qui date du 12 juin 2011. L’analyse qui y est faite a depuis cette date été confortée par les différentes évolutions sur la scène régionale et nationale saoudienne. La nouvelle loi antiterroriste liberticide que le pays vient d’adopter – et qui permettrait aux autorités de poursuivre les actes de dissidence pacifique comme des crimes terroristes – contraste au plus haut point avec les aspirations démocratiques qui parsèment la région, et laisse donc supposer que le Royaume se positionne d’ores et déjà comme l’arrière base de la “contre-révolution” arabe. 

Je voudrais dans cet article revenir sur un incident passé inaperçu dans la presse internationale et en faire l’analyse par une comparaison historique qui pourrait au début sembler absurde, mais qui aide à la lecture des transformations successives que connaît la carte politique et géostratégique du monde arabe.

Un appel naturel

Au mois de mai dernier s’est tenu à Riad un sommet consultatif du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) en présence des représentants des six Etats membres. La décision la plus importante de cette réunion fut l’annonce par le secrétaire général du conseil, M. Ziani, de l’acceptation de la demande d’adhésion de la Jordanie d’une part, ainsi que des avancées concernant la demande marocaine pour rejoindre ce bloc régional. Alors que la Jordanie accueillait la nouvelle avec enthousiasme – le Royaume Hachémite n’a jamais caché son ambition de faire partie du conseil -, le Maroc lui, appréhendait, rappelant son appartenance naturelle au « Maghreb arabe » qui forme « l’option stratégique de la nation marocaine », selon l’expression du ministre des affaires étrangères.

Sur les plans réglementaire et juridique, il n’existait aucune entrave à l’adhésion des deux royaumes au CCG en se basant sur deux données. D’une part, le règlement interne au conseil, son document fondateur, ne comporte pas d’article déterminant les conditions d’adhésion, mais plus encore, ce document ne mentionne pas dans son introduction la limitation du travail du Conseil à la région du Golfe ou l’affirmation de son identité régionale. D’autre part, l’adhésion à cette organisation n’empêche pas la participation à d’autres organisations régionales et par conséquent, le Fond Européen du Maroc (sa « situation avancée » au sein de l’Union) ne compromet pas sa possible intégration du CCG. Ainsi, la décision concernant les royaumes marocain et jordanien paraît naturelle et n’entre en violation d’aucune règle du jeu dans le Golfe. Mais plus encore, elle est même encouragée puisqu’elle reconnait au final la réalité de cet ensemble que l’on nomme « le monde arabe » mais qui est en fait deux mondes ; un monde des monarchies où le pouvoir est fondé sur l’autorité, et un monde des républiques révolutionnaires aux fondements quasi similaires. Pourquoi donc convient-il de s’arrêter sur cet événement ?

L’histoire se répète

La chronologie ; c’est peut-être cet élément qui donne à cette nouvelle une importance particulière. A travers cette initiative, l’Arabie Saoudite dévoile sa volonté de se muer en ce que l’on peut appeler le « gendarme » de la région. Car si l’Arabie jouait auparavant ce rôle avec prudence, grâce à une coopération fructueuse avec son allié au Caire, elle lève aujourd’hui entièrement le voile sur ses velléités de mettre en place les bases d’un système régional aligné sur ses intérêts nationaux.

Certains analystes ont comparé la situation actuelle à la conférence de Vienne en 1815. Quand l’Europe vivait des affres révolutionnaires difficiles au XIX° siècle, avec la multiplication des demandes de changement du parti des libéraux et des nationalistes, l’Empire Austro-hongrois s’est affirmé avec la figure de Metternich comme soupape de sécurité et bastion anti-changement. Vienne a alors tenté de faire taire toute voix ou tout peuple se révoltant et a ainsi éteint le feu de la révolution tout en conservant la splendeur de ses pouvoirs. C’est une histoire connue de tous, mais l’histoire que nous ignorons concerne les nombreuses ressemblances entre l’autrichien Metternich d’hier, et le royaume des Al-Saud d’aujourd’hui. Tout comme l’Autriche-Hongrie a établi « la Sainte Alliance » qui a prolongé le règne de la tyrannie sur l’Europe pendant plus d’un demi-siècle, Riad a décrété la transformation du Conseil de Coopération du Golfe en unité de soins ciblés pour l’intérêt des régimes menacés de désintégration.

Vers une « Pax Saoudiana » ?

Riad est peut-être le Vienne d’hier, mais il est également devenu le Washington de l’Orient. Cette audace qui caractérise la politique saoudienne depuis le début du printemps marque une nouvelle phase de l’équilibre des forces dans la région. Il s’agit d’abord et avant toute chose d’une réaction à la position américaine  vis-à-vis de la situation au Proche-Orient. En effet, c’est peut-être la première fois que les intérêts saoudiens et américains entrent en contradiction claire depuis la crise du Sinaï en 1973.

L’antagonisme se reflètera inévitablement sur le jeu géostratégique au Proche-Orient. Riad a réalisé la fin de la Pax Americana comme elle était pratiquée jadis, puisque Washington a en un rien de temps abandonné ses alliés traditionnels dans la région, se détachant de Hosni Moubarak et s’alignant sur les positions de la rue arabe. Cette alliance puissante était basée sur la collusion d’intérêts, mais la Maison Blanche a opté pour une approche politique qui compose avec les conditions et les divergences dans le sens du vent qui souffle, décision qui a provoqué le ressentiment de Riad. Cette nouvelle donne a poussé le royaume à prendre le contrôle sur ce que l’on pourrait appeler la « Pax Saoudiana » selon les intérêts des régimes conservateurs de la région, dépendants de l’autonomie des Etats membres et dont le leitmotiv serait le maintien de tous ces régimes et l’échec de chaque révolution. La chute d’un de ces pouvoirs provoquerait un effet domino et le succès d’une seule révolution en ferait un exemple pour les autres peuples ce qui ne servirait aucunement les intérêts des royaumes arabes de la Péninsule jusqu’à l’Océan Atlantique.

La politique audacieuse de l’Arabie Saoudite se donne certainement de grandes chances de succès. La révolution bahreïnie a rendu son dernier souffle après l’intervention saoudienne d’envergure sur l’île, et la révolution égyptienne s’achève progressivement après l’aide financière offerte par Riad au Conseil de transition. Voici venu le tour du Maroc qui a commencé à recourir à la répression sévère des manifestants juste après le lancement des négociations concernant son adhésion au Conseil de Coopération du Golfe. Les jours à venir nous prouveront de l’efficacité de la « Pax Saoudania » ou de son échec. Il reste néanmoins certain qu’elle a réussi à neutraliser les révolutions pour les jours à venir, mais qu’elle ne parviendra pas à  faire revenir la région à ce qu’elle était avant le 14 janvier. L’Histoire comme nous l’avons vu peut se répéter mais elle ne peut jamais retourner en arrière.

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1 Comment

Filed under Arab Spring, Foreign Policy & IR, Français, Gulf states, Saudi Arabia

One response to “La domination saoudienne… le début de la fin du printemps arabe ?

  1. sidiyazid

    je crois qu’on ne peut parler d’une pax saoudiana et encore moins d’un projet de domination du monde arabe par les pays du golf et à leur tête l’arabie seoudite.
    Plusieurs raisons militent pour cette hypothese et qui semblent n’avoir pas retenu l’attention de l’auteur de l’analyse:
    -tous les pays du golf ne constituent pas des modeles de democratie, de liberté et de bonne gouvernance opposables au reste du monde arabe .
    Tous , et à des degrés divers, souffrent des mêmes tares et des mêmes blocages qui caracterisent la constitution de l’etat arabe dans le monde arabe.
    -sur le plan socio-culturel, ces pays constituent des mozaiques ou des patchworks qui sont autant de bombes à retradement qui menacent le difficile equilibre politique entretenu à coups de milliards de dollars
    -si sur le plan économique , ces pays s’entirent bien grace à la pompe à petrole , on ne peut dire qu’ils sont des exemples economiques fiables opposables au monde arabe: au gré des fluctuations des cours du petrole et du gaz , l’influence des pays du golf subit un jeu de yoyo pas trés rassurant.
    -sur le plan culturel , ces pays ne disposent pas encore d’un aura qui en ferait un pôle assez consistant pour supplanter et faire oublier l’Egypte: la production intelelctuelle khalijie , et les elites culturelles et politiques sont trés reduites et n’offrent pas la diversité et le modernisme adulés apr la majorité des pays arabes .

    Certes les pays du golf et specialement l’arabie seoudite , cherchent à combler le vide de ledadership du monde arabe laisser vacant par le tsunami revolutionnaire qui a emporté le regime de Moubarak.
    Mais il s’agit plus d’une tentative pour combler un vide strategique qui determine l'”action” arabe que d’un desir rell de “commander” le monde arabe: les pays du golf nous ont tous habitués à leur pechant à la discretion , au consensualisme .

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