Bahreïn : une « révolution » victime des rivalités régionales

Par Antoine Alhéritière – 27 juillet 2011

Source: csmonitor.com

Au troisième lendemain de la chute de Hosni Moubarak, le peuple bahreïni entre à son tour dans le bal des révoltes arabes. Le 14 février 2011 marque la naissance d’un vaste rassemblement d’opposition démocratique, constitué de jeunes citoyens, de blog-activistes, rejoints ensuite par les députés démissionnaires. Les travailleurs pauvres réclament audacieusement leurs droits en lançant une grève générale. Entretemps, les reporters, nationaux ou étrangers, amateurs ou professionnels, répandent effrontément la nouvelle. La répression commence, et les médecins prennent la liberté d’apporter leurs soins aux manifestants blessés.

Tous sont victimes directes ou collatérales de la contre-révolution que la dynastie al-Khalifa s’est appliquée à mener dans les cinq derniers mois, avec le soutien armé de l’Arabie Saoudite et du CCG (Conseil de Coopération du Golfe), forces du conservatisme qui forment, selon la comparaison d’un collègue, une version contemporaine de « Sainte Alliance ». Chez les pétromonarchies du Golfe, la crainte profonde était de voir ce foyer chiite devenir un satellite de l’Iran, dans la région orientale de la péninsule arabique, là même où se concentre l’essentiel des ressources pétrolières.

Dans un premier temps, le Pearl Roundabout prend des allures « tahririennes », mais avec le désengagement des Etats-Unis et le tropisme médiatique sur le cas libyen, la voix des chiites laissés-pour-compte ne reçoit pas l’écho espéré. D’autant qu’Al-Jazeera, chaîne appartenant à l’Etat qatari, jusque là attentive à couvrir les révolutions arabes minute par minute sur ses « live blogs », tombe dans un silence de plomb dès lors que les troupes unies d’Arabie pénètrent les villes de Bahreïn, abandonnant d’un jour à l’autre les mises à jour de son live blog. Le cheminement d’une majorité de bahreïnis vers une citoyenneté au sens complet se trouve alors compromis.

Manama entre le marteau saoudien et l’enclume iranienne

Il arrive que la grande partie des décisions d’un pays – en matière d’affaires intérieures ou extérieures – soient prises à l’étranger. La taille réduite du pays et la position qu’il occupe vis-à-vis de ses voisins a son importance dans ce phénomène, que Chibli Mallat qualifie dans un livre[1] de « surdétermination régionale »[2]. A l’heure actuelle, le Bahreïn souffre doublement de sa surdétermination régionale : de manière concrète, lorsque les chars d’al-Saoud traversent le pont, ainsi que dans la « guerre de mots », lorsque Riyad dénonce à tort une emprise de l’Iran sur le mouvement indépendant du 14 février.

Il n’est pas nouveau néanmoins que l’archipel se trouve convoité par deux puissances régionales dont l’antagonisme remonte loin. Assujettie à la Perse deux siècles durant (XVIe-XVIIIe), l’île tombe ensuite (début du XIXe) sous la coupe d’un clan du Najd : c’est le commencement d’une longue série de successions patrimoniales, dont le Roi Hamad est héritier.

Drame au parc de loisirs

Le Bahreïn contemporain a joui d’une grande attractivité dans la région, en tant que place financière pour les banques islamiques mais aussi en tant que carrefour de la débauche, où les fatigués du wahhabisme venaient s’abreuver en alcool et en prostituées. La situation a silencieusement tourbillonné dans une crise cauchemardesque. Les méthodes autoritaires employées sont tristement classiques : arrestations – plus d’un millier selon l’ONU, faux procès et torture dans les hôpitaux. A cela s’ajoute le saccage de mosquées par dizaines par les forces armées, qui fait peser le spectre d’une guerre interconfessionnelle.

Le cours des évènements au Bahreïn se fond indubitablement dans la vague d’émancipation qui traverse depuis peu le monde arabe. L’année 2011 semble bien constituer, pour la région et pour le monde, une « accélération » de l’Histoire. Pour le Bahreïn, cela s’est traduit par une brusque accentuation des lignes de force préexistantes, qui structuraient depuis longtemps déjà, les équilibres fragiles du micro-Royaume et du golfe Persique.

Conciliation impossible ?

Le mois de juillet a vu naître une lueur d’espoir, avec la libération de nombreux journalistes, et l’annonce faite par le roi de mettre un terme aux poursuites intentées contre des civils devant des tribunaux militaires. La surface paraissait en voie d’apaisement mais l’amertume et les divisions sous-jacentes peuvent violemment ressurgir.

D’abord, il est important de souligner que les autorités saoudiennes et les dits « faucons », frange dure du gouvernement bahreïni, n’ont pas ménagé leurs efforts  pour faire trébucher les initiatives de négociation, au regret des envoyés spéciaux de la « dernière chance » mandatés par l’administration américaine. Le pseudo-dialogue est arrivé trop tard et trop affaibli : une manière de remettre la faute sur la partie adverse. En effet, ce vendredi, l’opposition a refusé le dialogue et repris la rue. Réuni dans le district chiite de Diraz, le plus grand parti du Bahreïn al-Wefaq a dénoncé des négociations simulacres et son leader, le Sheikh Ali Salman a clairement énoncé les exigences : « un gouvernement élu, un parlement élu, une voix pour chaque citoyen et un pouvoir judiciaire indépendant ».

Pour sortir de la violence, seule une solution se présente à Manama : transcender les anciens clivages et les déterminismes du passé. Sur le plan intérieur, cela suppose un abandon des méthodes autoritaires et un partage de la gouvernance. L’opposition aussi devra faire des concessions, en ajournant ses aspirations républicaines, au profit d’une monarchie constitutionnelle avec un Premier ministre élu au suffrage universel. A l’échelle régionale, Manama porte l’espoir des nations du Golfe à minorité chiite (Koweït, Qatar, E.A.U.), dans leur refus du conservatisme politico-religieux et de l’ingérence saoudienne dans leurs affaires. Pour continuer à exister, le Bahreïn n’a d’autre choix que de s’engager dans une laborieuse réaffirmation de souveraineté, face aux ensembles susceptibles de l’engloutir.


[1] March 2221. Lebanon’s Cedar Revolution; an essay on non-violence and justice

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Filed under Arab Spring, Bahrain, Foreign Policy & IR, Français, Gulf states

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