Par Mélissa Rahmouni – 11 janvier 2012
De Laghouat ville “rebelle historique” à Laghouat lieu de la contestation pacifique
La wilaya de Laghouat située à 400 km au sud d’Alger compte environ 485 000 habitants et est historiquement connue pour ses élans rebelles. En 1708 elle confrontait le sultan marocain Moulay Abdelmalek – qui s’était établi à l’Ouest de la Cité- en refusant de payer le tribut imposé. En 1741, le bey du Titteri et son imposante armée assiégeaient la ville et se retiraient aussitôt défaits. Une décennie plus tard elle subissait une expédition punitive en raison de son refus de payer l’impôt annuel. Mais Laghouat fut également la ville dont les notables et lettrés permirent en 1922 l’ouverture de la première école privée d’Algérie ; enfin, elle s’engagea en janvier 1955 dans la lutte armée pour l’indépendance du pays. Connue pour être une des localités les plus riches du pays, sa population ne bénéficie guère de son image dorée.
Dès les premiers jours de 2012, Laghouat – et d’autres villes pétrolières et gazières comme Skikda ou Ourgla- est devenue le théâtre inspiré de manifestations pacifiques exemplaires organisées par de jeunes chômeurs, déterminés depuis plus de six jours dans la dénonciation d’injustices socioéconomiques criantes. Elle est d’abord le symbole tragique de ces villes d’extraction des hydrocarbures et dont la population marginalisée est tenue à l’écart des ressources du pays. Elle est le cri strident d’un modèle économique rentier défaillant qui gâche les richesses nationales laissant sans perspective une grande partie de la population, les jeunes au premier rang. Elle est devenue, par le pacifisme et le civisme de sa jeunesse, une réponse éclatante à la propagande officielle et aux images de la télévision étatique qui associaient systématiquement les revendications de la jeunesse à la délinquance et au vandalisme. Laghouat n’est pas une exception –bien d’autres villes ont la même configuration- mais elle a montré en ce début d’année un exemple de la voie à suivre pour le changement pacifique et démocratique dont le peuple algérien doit être l’acteur.
Mais le 10 janvier 2012, les habitants de Laghouat ont subi la réponse par la force pour avoir osé manifester leur mécontentement et demandé légitimement la reconnaissance de leurs droits. Cet article propose une réflexion sur ces six jours de contestation qui marquent un tournant symbolique porteur d’espoirs et de perspectives à quelques mois des élections législatives.
Symbole d’un Etat rentier défaillant, misère socioéconomique
Depuis près d’une semaine, Laghouat mais également Skikda (510 km d’Alger) et Ouargla (Sud) sont traversées par un mouvement de contestation contre le chômage et la corruption. Ces trois villes ont un point commun essentiel : elles sont des villes situées au cœur de bassins pétroliers et gaziers.
Laghouat, ville des hauts plateaux, est située à proximité du grand gisement gazier de Hassi R’mel qui représente toujours un quart de la production gazière totale du pays en dépit de l’épuisement progressif de ses réserves. Il demeure la plaque tournante du gaz en Algérie puisque la production d’autres régions comme celui d’Hassi Messaoud y sont centralisés. De même, ce gisement est celui des grands gazoducs qui exportent le gaz vers le Nord du pays et l’Europe comme le Transmed Algérie-Tunisie-Italie ou le Maghreb-Europe par le détroit de Gibraltar. La contestation n’y est pas nouvelle ; déjà en 2010 des vidéos rapportaient des grèves de la faim tandis qu’au début de l’année 2011 la wilaya connaissait des mouvements contestataires fréquents et que les travailleurs de la Sonatrach observaient des sit-in permanents dans les pétroliers.
Laghouat exprime ces maux qui enchaînent la société algérienne. Quelques rappels socioéconomiques généraux éclairent sur l’urgence de la crise sociétale profonde en Algérie. Contrairement aux lectures hâtives du rapport du PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement), si certains indicateurs marquent une progression, la profondeur de la pauvreté s’est accrue ces dernières années tandis que se perpétuent les crises du logement, de l’emploi ou des structures sanitaires. En effet, l’Etat rentier algérien se fonde essentiellement sur l’extraction des hydrocarbures – comptant pour environ 50% de son PIB- et est doté d’un modèle de croissance économique articulé au détriment des secteurs productifs, des investissements dans le privé, et de la création d’emplois pour les locaux. La crise du logement est profonde -insalubrité, surpopulation, attente désespérée des listes d’attribution des logements sociaux- tandis que le système hospitalier défaillant indigne les algériens. La faiblesse du système éducatif, le manque d’opportunités d’emploi et le taux de chômage élevé des diplômés universitaires engendrent deux phénomènes inquiétants : les jeunes quittent de façon prématurée le système scolaire ou rêvent d’un avenir hors du pays – par l’émigration clandestine (harragas) ou pour les plus privilégiés par la poursuite des études en Occident. Ces considérations générales éclairent sur la misère socio-économique, le chômage qui touche particulièrement la jeunesse dont 21% demeurent sans emploi selon le FMI, atteignant des pourcentages intenables dans les régions et quartiers les plus démunis.
La nature des manifestations – composées essentiellement de jeunes chômeurs- est donc intimement liée à ces difficultés socio-économiques auquel l’Etat a, à tort, accordé une trop faible importance. Dans ces régions riches en hydrocarbures, c’est certainement la proximité entre les ressources, les entreprises chargées de l’extraction et la misère de la population qui rend l’injustice encore plus criante. Les chômeurs de ces trois wilayas accusent les multinationales, les sociétés algériennes et les autorités de « la corruption à l’emploi ». Si ce secteur d’activité pourrait fournir des emplois aux locaux, les habitants de Laghouat déplorent le recours à l’embauche extérieure –du Nord du pays ou de l’étranger.
Les manifestants ramassent les déchets et protestent contre la liste injuste des logements sociaux
Laghouat n’est pas une exception. D’autres scénarios similaires ont eu lieu à Ouargla où les jeunes et le Comité national pour la défense des droits des chômeurs (CNDDC) pointent du doigt l’Agence Nationale de l’Emploi qui exclurait du processus d’embauche les jeunes de la ville. Lematindz rapporte les propos Tahar Belabès, coordinateur national du CNDDC “Nous réclamons du travail depuis 10 ans, en vain. Rien qu’à Ouargla, il y a une offre de 40.000 emplois pour 5.000 chômeurs de la région, mais les entreprises ne recrutent pas localement et ramènent des travailleurs hors-zone“. Selon les manifestants, les sociétés pétrolières ne passeraient pas par les agences locales de recrutement, violant ouvertement la loi.
A Laghouat, l’affiche de la liste d’attribution des logements sociaux – dont 29 bénéficiaires seraient de la même famille – il y a quatre jours, a déclenché l’indignation des habitants qui ont organisé un sit-in devant le siège de la wilaya – lieu symbolique des autorités régionales. Des centaines de travailleurs de tous les secteurs (fonctionnaires, transporteurs, professeurs) ont participé à une grève générale en signe de solidarité. La dénonciation de ce malaise local ne se limite donc pas aux sans-emploi et fustige l’instrumentalisation des questions sociales à des fins électorales. L’imbrication sous-jacente de revendications politiques est palpable dans ces nœuds de tensions socioéconomiques. Dire que la contestation en Algérie est dépolitisée serait donc une lecture superficielle des évènements en cours, puisque l’on est très rapidement passé à la protestation contre la corruption des autorités.
Le renversement de la version officielle « jeunes = délinquants » par un civisme et pacifisme exemplaires.
L’Algérie régulièrement touchée par une contestation sectorielle dans ses différentes régions semble connaître une généralisation du souffle de mécontentement. Dès le 2 janvier une dizaine de régions étaient touchées par des actions multiformes – grèves, sit-in, manifestations- dans les usines, les rues ou devant les sièges des autorités. Mais les évènements de Laghouart filmés et diffusés massivement sur Youtube, Twitter et Facebook marquent une maturation symbolique des initiatives. Alors que les médias étatiques dépeignent les émeutes de la jeunesse – comme celles enclenchées le 6 janvier 2011 – sous les traits de la délinquance et du vandalisme, les initiatives de 2012 transmettent un message aux autorités par la consécration d’un pacifisme et d’un civisme éclatants. Sur ces vidéos, les jeunes collectent les déchets dans les rues après les manifestations et scandent “selmiya” (pacifique). Le pacifisme est la voie la plus contrariante pour les autorités qui ne peuvent recourir au prétexte de la « violence des jeunes » pour légitimer l’usage de la force. Des algériens sur Twitter commentaient avec fierté « l’attitude des jeunes de Laghouat rappelle l’atmosphère qui précéda les soulèvements massifs d’octobre 1988 ».
Sixième jour de contestation les jeunes chantent “Selmiya”
La mobilisation citoyenne a beaucoup murie et évoluée au cours de l’année 2011 : organisation, usage plus régulier de l’enregistrement vidéo et de sa diffusion sur Internet, politisation des arts, non-violence, authentification de la date de la manifestation, revendications explicites et non-négociables ; autant d’éléments de professionnalisme qui posent les premiers jalons de l’engagement civique et politique pacifique replaçant au centre du processus la jeunesse oubliée. Cela n’empêche pas l’existence dans certains journaux de distorsions des faits, certains diffusant les images des quelques dérapages suite à l’intervention des forces de l’ordre tout en passant sous silence le pacifisme des six jours précédents. Mais en 2012 la peur a changé de camp et les arrestations dissuasives n’auront pas l’effet escompté sur les mouvements locaux.
Désinformer et faire sombrer le pacifisme dans la violence
La désinformation se fait aussi par l’usage des mots. Nombre de journaux ont titré les évènements « émeutes à Laghouat » alors que la particularité de ces initiatives demeure la non-violence. Les dérapages qui ont eu lieu et causé une dizaine de blessés, selon les activistes sur place, ont été le résultat de la répression par les unités antiémeutes et de l’arrestation dans la matinée du 10 janvier d’une trentaine de jeunes- dont des mineurs. « L’émeute » est assurément un terme connoté faisant explicitement référence au caractère violent et émotif d’une action. On décrit comme étant des émeutiers les jeunes qui incendient, détruisent, vandalisent voir agressent physiquement des personnes quelque soit le motif de la révolte. Ce scénario n’a pas eu lieu à Laghouat et les violences de la nuit du 8 janvier et du 10 ont été initiées par les unités officiellement chargées du maintien de l’ordre. L’objectif était probablement de dénaturer et réprimer le mouvement et de lui faire perdre toute crédibilité.
Yacine Zaid, militant des droits de l’homme qui a filmé les évènements, a affirmé dans un article que « la répression est féroce et les casques bleus [unités de sécurité] sévissent impitoyablement ». La décision d’encercler et envahir la ville avec des camions antiémeutes, d’utiliser des gaz lacrymogènes a malheureusement terni le pacifisme de l’initiative. Selon des militants des droits de l’homme, les agents de police auraient effectué des perquisitions à domicile pour conduire les arrestations. Cette brèche regrettable dans la non-violence a conduit à l’élargissement et la politisation des revendications puisque les manifestants exigeraient la libération des jeunes arrêtés et le départ du gouverneur (wali) et du responsable de la sécurité de la localité comme condition préalable au retour au calme.
De Deraa (mars 2011) à Laghouat (janvier 2012) : des villes périphériques de politisation nationale ?
Une comparaison – toute mesure gardée- de Laghouat et de la ville de Deraa (sud de la Syrie) met en perspective un processus sous-jacent de politisation des revendications (sans que les cas algérien et syrien ne soient similaires). Deraa tout comme Laghouat sont des villes excentrées où tout a commencé par des actes non-violents qui ont progressivement mené, dans le scénario syrien, à la prise de conscience politique et à la dénonciation du régime à grande échelle. Rappel des faits : à Deraa au mois de mars 2011, des enfants ayant taggué les murs de la ville sont arrêtés. Leurs parents sortis pour demander la libération de leurs enfants, découvrirent une fois libérés que ces derniers avaient été torturés – ongles arrachés- ce qui mena progressivement à l’engagement de toute la ville revendiquant le départ du gouverneur. Le régime syrien avait alors envoyé l’armée pour réprimer cette manifestation causant plusieurs morts. Deraa est alors devenue le point de départ d’un mouvement de révolte diffusé sur tout le territoire syrien. A Laghouat la configuration est comparable sur bien des points dans la mesure où les initiatives de chômeurs et demandeurs de logements ont été réprimées jusqu’aux portes des foyers et ont entraîné un mouvement de solidarité des habitants et plus particulièrement des jeunes qui demandent le départ du wali. Ces populations que l’on croyait périphériques et endormies contribuent à ce terreau de politisation de l’engagement citoyen dans la solidarité.
Enfin, ces évènements à Laghouat et dans d’autres villes rappellent que le cœur de la contestation n’est pas forcément situé dans les villes principales ou la capitale mais puise également dans les régions du Sud ou de la Kabylie. Les zones désertiques, rurales et montagnardes ne sont pas exemptes de mécontentement et leur marginalisation stimule l’indignation.
Mélissa peut être contactée à melissa.rahmouni@arabsthink.com. Elle tweet @MelissaRahmouni.









