Par Mélissa Rahmouni - 10 septembre 2011
Nul ne s’est offusqué des manigances législatives ou des émeutes locales en Algérie croyant tous dur comme fer à son apparente imperméabilité au printemps arabe. Le géant inerte n’a guère convaincu par ses prétendues réformes, et a commis des erreurs de taille en politique étrangère. C’est en quelque sorte l’environnement régional qui vient imposer le vent du changement à l’Algérie au moins en matière de diplomatie et de bon-voisinage. En dépit des efforts déployés par les dirigeants pour maintenir l’Algérie dans une bulle déconnectée des bouleversements qu’expérimentent ses voisins, elle sera désormais forcée de composer avec la nouvelle donne en Afrique du Nord.
L’asile accordé par les autorités algériennes à plusieurs membres de la famille Qadhafi[1] n’a pas facilité les relations entre Alger et le CNT libyen et a sérieusement remis en question la tant vantée « neutralité » algérienne dans la crise libyenne. Avec six pays limitrophes, le plus grand pays d’Afrique depuis la partition du Soudan, risque de se retrouver dans une situation inconfortable d’isolement régional, et de payer les pots cassés d’une diplomatie autiste et d’un amateurisme déroutant face aux évènements de Libye. L’Algérie qui ne dispose pas d’une doctrine définie en politique étrangère demeure figée sur l’anti-impérialisme de la guerre froide, insensible aux changements qu’a connus le monde. Son attitude est justement qualifiée de « diplomatie de régime » visant la pérennité du système et non l’élaboration d’une politique étrangère au service de la nation.
Entre craintes et compromis, le régime algérien doit désormais gérer, en plus de sa crise socio-économique, les conséquences des mutations politiques de ses voisins. Avec d’un côté la « solution » constitutionnelle de Mohammed VI et de l’autre la transition démocratique tunisienne parsemée d’embûches, et la victoire du CNT libyen, l’Algérie jouera-t-elle la carte du rapprochement inattendu avec le Maroc ?
L’inattendu rapprochement avec la monarchie chérifienne ?
A première vue un rapprochement avec le Maroc semble improbable, les deux appareils politiques étant coincés dans une rivalité historique qu’ils ont eux-mêmes forgée, entretenue et transmise à leurs peuples. Depuis la guerre des Sables jusqu’aux récits des uns et des autres rappelant que ces deux Etats sont de nature radicalement opposée, un axe algéro-marocain serait bien inattendu alors même que la frontière terrestre demeure fermée depuis 1994 et que le Sahara occidental est devenu le symbole des crispations interétatiques. Ces tensions exacerbées sont utilisées par les deux régimes nord-africains comme une version locale de la cause palestinienne -géographiquement trop éloignée- mais qui rappelle l’instrumentalisation qu’en font les régimes du Proche-Orient pour détourner leurs populations des problèmes nationaux et déverser leurs frustrations pour la libération passionnelle des territoires palestiniens. On retrouve ici une tactique similaire qui rend bon nombre de marocains et algériens aveuglément ultranationalistes, et convaincus qu’ils ont des raisons de se détester et de glorifier leurs régimes respectifs.
Mais à l’occasion du 49e anniversaire de l’indépendance algérienne, le roi Mohammed VI -qui concoctait sa révision constitutionnelle- affirma sa volonté de rapprochement avec l’Algérie et le lancement d’une « nouvelle dynamique » de solidarité et coopération dans leurs relations bilatérales. Cette main tendue fut chaleureusement saluée par la France. Quelques mois plus tôt, Bouteflika s’était lui-même exprimé sur le sujet rappelant que « le Maroc est un pays voisin et frère ». Enième exercice de rhétorique ou annonce du dégel entre les deux Etats ? Des rumeurs sur l’ouverture des frontières avaient circulé au mois d’Avril, sans la moindre concrétisation. Sans surprise, c’est le roi saoudien qui s’est dévoué pour jouer le rôle de médiateur entre Alger et Rabat[2] lors de son passage au Maroc, soucieux de la stabilité des monarchies arabes et autres républiques vieillissantes – une démarche qui intervient après la proposition saoudienne d’adhésion du Maroc au CCG[3] qui avait d’ailleurs stupéfié les dirigeants algériens. Si le Maroc ne deviendra pas l’allié privilégié de l’Algérie, il pourrait être officieusement sollicité dans l’optique d’un soutien souterrain contre les demandes de changement que ni l’un ni l’autre ne sont prêts à concéder à leurs populations.
Les évolutions de la Tunisie et de la Libye seront déterminantes et forceront probablement le pas à la collusion des intérêts contre-révolutionnaires même si l’Algérie a bien plus besoin du Maroc que le Maroc n’a besoin de l’Algérie, le roi ayant opté pour une stratégie bien plus efficace pour se maintenir.
Les autorités algériennes contre la « nouvelle » Libye
Les propos virulents des porte-paroles du CNT et des forces rebelles – notamment du colonel Ahmed Omar Bani- à l’égard des autorités algériennes faisaient écho à la fermeture unilatérale de la frontière sud entre les deux pays par l’Algérie, et l’accueil des déchus du clan Qadhafi. Fathi Al Baâdja, président de la commission politique du CNT s’est efforcé d’atténuer ces tensions, bien conscient du défi pour les acteurs de la transition libyenne de développer leurs relations en Afrique. Pourtant, une large part de l’opinion libyenne semble partager les critiques formulées contre la position plus ambigüe que jamais du régime algérien paniqué par les perturbations brusques de son environnement.
Les autorités algériennes sont contre une Libye libérée de Qadhafi et ont tout fait pour le soutenir par l’envoi de cargaison d’armes notamment via le port algérien de Djendjen selon certaines sources. Tous les pays impliqués dans la crise libyenne cherchaient à convaincre le régime algérien de cesser la contre-révolution qu’il menait en Libye grâce à l’acheminement d’armements, carburants, véhicules, munitions, mercenaires mais surtout par la désinformation qu’orchestraient les dirigeants algériens, qualifiant les révolutionnaires libyens de terroristes avides de république islamique.
Depuis le début de la crise, le régime algérien avait parié sur la capacité militaire et stratégique de Qadhafi pour noyer la rébellion. Le régime réitérait sans cesse son attachement au crédo anti-impérialiste contre l’intervention étrangère et rappelait le risque sécuritaire lié au transit de l’armement dans le Sahel- dont la conséquence aurait été la multiplication des attentats au Nord-est. De fait, l’Algérie a refusé d’entreprendre des négociations ou de créer des passerelles avec le CNT alors que celui-ci gagnait sans cesse du terrain et que de son côté le Maroc avait envoyé une délégation à Benghazi. Certains pôles influents du pouvoir algérien avaient toujours considéré Qadhafi comme un allié stratégique et leur soutien à son régime devait permettre de prouver qu’un système autoritariste peut gagner la bataille contre l’ingérence occidentale et le soulèvement populaire. C’est donc également dans une perspective interne (maintien du régime) qu’il faut comprendre ce positionnement à l’égard du CNT.
Avec le recul, l’Algérie nage à contre-courant et se trompe de calcul stratégique. En optant pour l’isolement volontaire dont la fermeture de la frontière avec la Libye en est le symbole le plus marquant, elle commet des erreurs fatales à répétition. Avec une frontière déjà clôturée avec le Maroc à l’Ouest, elle s’est elle-même créée un nouvel handicap stratégique cumulé à ses propres difficultés internes. Enfin, sa lecture purement sécuritaire de la révolte libyenne réduite au risque de prolifération de l’armement vers l’Algérie, montre le campement de son élite dirigeante sur des positions figées et son incapacité à analyser autrement.
L’Algérie paniquée par la Tunisie révolutionnaire
La Tunisie et l’Algérie avaient coopéré sous l’ère Ben Ali pour la construction du gazoduc transméditerranéen vers l’Italie et avaient résolu leurs différends frontaliers en 1993.
En Janvier 2011, les manifestations s’étendaient sur tout le territoire en Tunisie et favorisèrent l’éclatement des émeutes en Algérie. L’effet domino selon certains, le ras-le-bol d’une jeunesse désespérée, le chômage, la hausse des prix et la « hogra » (sentiment de mépris), avaient stimulé l’explosion sociale. L’absence d’une conjonction de plusieurs éléments, le poids des traumatismes passés et les divisions de l’opposition, ont marqué l’arrêt de la vague de contestation en Algérie alors qu’au contraire la Révolution tunisienne a permis le renversement de Ben Ali et de son système policier. Pris de panique, les dirigeants algériens ont déployé tous leurs efforts pour noyer l’embryon protestataire dans l’œuf.
Du point de vue tunisien la situation est relativement claire ; l’Algérie refuse depuis le début de « voir » la révolution voisine et multiplie les actes antirévolutionnaires à son égard. L’Algérie officielle s’est attaquée aux artistes tunisiens susceptibles de transmettre un message émancipateur sur son territoire. Bendir Man, auteur tunisien de chansons satiriques, fut expulsé par les autorités algériennes le dimanche 14 Août, interdit de territoire algérien, et accusé de vouloir exporter « les pensées de la jeunesse tunisienne » et la « révolution ». Alger a également opté pour la propagande anti-tourisme en Tunisie agitant le spectre des rues ensanglantées pour tuer économiquement une Tunisie affaiblie et dont le tourisme est un pilier économique vital[4]. Elle a cherché à isoler le processus démocratique en Tunisie qu’elle ne peut tolérer, incapable d’accepter l’existence de deux voisins révolutionnaires. De fait, les relations entre l’Algérie et la Tunisie post-Ben Ali ont été extrêmement limitées, étouffées dans silence lourd de non-dits.
Mais la Tunisie qui connaîtra ses premières élections libres avec la Constituante du 23 Octobre 2011 est entrée dans une transition démocratique, certes tumultueuse et déconcertante pour les uns, mais qui demeure un changement de taille par rapport à son ancien régime liberticide. La Tunisie de demain devra également penser sa politique étrangère en conformité avec les principes que le peuple a porté et définir son nouveau positionnement régional. Quant à l’Algérie, restée officiellement « neutre », elle se retrouve face à un dilemme inévitable allant contre les intérêts de ses dirigeants : elle est forcée de repenser ses relations avec la Tunisie révolutionnaire, tout en étant du côté des Etats arabes « intacts » qui appuient subtilement l’élan contre-révolutionnaire vital pour leur survie.
C’est une Afrique du Nord complètement recomposée qui voit le jour dans cette série d’évènements dont les aboutissements demeurent incertains. Au cours de cette période tout de même historique pour la région, l’Algérie a révélé son manque de tact au niveau diplomatique et traîne à l’arrière du wagon s’attachant à tout prix à un monde en décomposition. Si l’intérieur est muselé, l’Algérie ne dispose d’aucun bouclier capable d’outrepasser les changements régionaux et leurs implications en termes de politique étrangère. Le pays a maintenant de nouveaux concurrents prêts à dialoguer avec le reste du monde et passera très vite pour la Corée du Nord locale si elle poursuit dans la voie de l’autarcie.
[1] Son épouse Safia, sa fille Aicha et ses fils Hannibal et Mohamed
[2] La plus connue des médiations saoudiennes avait été menée dans les années 80 par le roi Fahd entre le président algérien Chadli Bendjedid et le roi Hassan II.
[3] Proposition d’adhésion au Conseil de Coopération du Golfe (CGG) également soumise à la Jordanie
[4] Les algériens sont en tête de liste des touristes en Tunisie juste après les allemands.







excellent article !
article ecaliré et eclairant.
je crois que la proposition faite au maroc par le Conseil de Cooperation du Golf n’a pas reçu la part d’importance qu’elle merite dans le processus decrit:
-cette proposition, qui enjambe toutes les contradictions geographiques, economiques , culturelles et sociales, semble revetir deux significations strategiques :
1/ au lendemain de la revolution qui a emporté le regime Moubarak, l’Egypte n’est plus en mesure de jouer son rôle de leader (même contesté) du monde arabe. Ce pays aura besoin de plusieurs années pour , un jour , recuperer ce rôle.
Ce vide ne pouvant durer, les pays du golf , qui n’avaient jamais cessé d’aggrandir leur rôle dans le processus de la prise de decision dans le monde arabe et qui , par la création du Conseil de Cooperation du Golf , ne cachent plus leur ambition de “guider” un jour l’espace arabe .
La vacance du Caire semble être l’occasion d’or attendue; d’où l’intensification de leurs interventions dont les plus notables etaient la precipitation du regime de kadafi et le “lachage” du regime syrien.
La proposition faite par le CCG au maroc et à la Jordanie s’inscrit dans cette dynamique : le choix des deux pays n’est pas fortuit : tous deux representent une importance strategique dans la constitution d’eventuels groupements politiques et economiques regionaux qui pourraient , à defaut de bloquer l’axe que les pays du golf sont en cours de constituer, en attenuer l’influence : l’union du maghreb qui pourrait s’etendre , le cas “échéant” jusqu’à l’egypte , et un possible groupement politique et economique qui grouperait , ue fois l’epinuex dossier palestinien fermé,sous la ferule turque et israelienne, la syrie, le liban, la Palestine et certains pays de l’ex urss.
2/l’invitation du maroc au CCG revêt une signification strategique dans la mesure où elle constitue un signal fort et sans aucune ambiguité à l’Algerie qui s’evertue à mener une politique agressive vis à vis du maroc.
Les pays du golf , qui etaient tous , et à des degrés divers, témoins de l’entêtement du regime algerien , ont voulu transmettre leur agacement et leur determination d’amener le regime à revoir sa politique avec le voisin marocain .
En effet, l’invitation faite au maroc , non seulement, tend à compenser ses pertes de la non intergration economique maghrebine mais aussi , ce qui est trés important pour la securité algerienne , ouvrir le territoire marocain aux formidables arsenaux des pays du golf pour donner donner au maroc une superiorité militaire que, quelque soit l’epaisseur de son “matelas ” de dollars , le regime algerien ne pourra jamais rattrapper.
Merci pour votre commentaire et pour avoir partagé votre point de vue. Je suis d’accord, on a accordé trop peu d’importance à la proposition du CCG concernant l’adhésion du Maroc. Par contre, nous avions déjà publié un article qui en parlait (article de Youssef Ait Benasser), vous le trouverez dans la liste des articles, il s’intitule : الهيمنة السعودية… بداية نهاية الربيع العربي؟
Bien à vous,
Mélissa Rahmouni
Très intéressant !
Je ne voit rien d’un marocain qui analyse la politique algerienne.si ce n’est la médiocrité biensure.dans les années 90,en plein guerre civile,l’algerie etais seule,et elle est ensortit de sa crise sans l’aide de personne.dans la politique exterieur,ya pas d’ami,il ya des interets.alors vaut mieu etre seul que mal accompagner.allez chercher ailleurs, il ya rien de beau chez nous,c’est sa.
Oui Abdelkader, il vaut mieux être seul que mal accompagné, c’est exactement ce que le pouvoir Marocain pense du pouvoir Algérien..Je ne suis pas naïf et je sais fort bien que personne n’est parfait et surtout pas en politique…Mais pardi, tout le monde sait qu’une Monarchie Musulmane Prestigieuse et vieille de douze siècles même avec tous ses petits défauts (personne n’est parfait) ne peut en aucun cas être comparable à une vulgaire junte militaire sans aucune légitimité historique ou spirituelle…Il ne faut pas se leurrer… Appelons un chat un chat!
le maroc a fermé sa frontière avec algerie en 1994 .
cette stratégie marocaine qui consiste à lutter contre l’intégrisme islamique créé par le commandeur des croyants intégristes s’avère payante pour l’algerie qui adopte la même atitude pour se protéger du cannabis et la pédophilie marocaine.
Avec la libye islamo-intégriste made in sarkozy comme au maroc et en tunisie, l’algerie se protège également de l’islamo-intétégriste arabe de ses voisins acquis au sionisme (le mieux placé c’est le maroc).
l’islamisme marocain et des voisins, même à faible dose s’avère dangereux pour la santé, il faut se protéger.
Pauvres et pathétiques Lewat et Abdelkader: LE MAROC COMME L’EXPLIQUE SI BIEN L’ARTICLE A BEAUCOUP MOINS BESOIN DE L’ ALGÉRIE QUE VICE-VERSA! Quand aux ridicules commentaires de l’inculte Lewat (un surnom vulgaire fait à sa mesure), il dit que le maroc exporte de la pédophilie? LOL Quel imbécile, même les plus grands ennemis du Maroc n’ont jamais osé dire quelque chose d’aussi faux et ridicule…En effet si Lewat avait un seul grain de culture il saurait que c’est le Maroc qui était victime de pédophile pratiquée par des touristes étrangers…personne n’a jamais accusé le Maroc d’exporter de la pédophilie! Lewat est-il aussi un touriste pédophile?