Faire du vieux avec du vieux ou la restructuration de l’autoritarisme algérien

Par Mélissa Rahmouni – 20 juillet 2011

Abdelaziz Bouteflika

Les dirigeants algériens concoctent une nouvelle étape de « réformisme » dans les discours et « d’illusion démocratique. » La Haute Instance sur les réformes politiques lancée en mai 2011 a récemment clôturé son travail. Chargée de consulter des partis politiques, personnalités nationales, et représentants de la société civile, et boycottée par l’opposition; cette commission – une utopique démocratie directe ou participative – n’était aucunement indépendante du pouvoir[1]. En posture de chef d’Etat menacé par l’ébullition sociopolitique et toujours forcé de composer avec le commandement militaire, Bouteflika scrute l’évolution des autres pays arabes. Dans un contexte de remous lourds de conséquences pour les leaders de la région, il promet à nouveau des réformes dans l’espoir de tenir jusqu’aux échéances de 2014. Sa position est claire : pas de dissolution du parlement, pas d’assemblée constituante pour la révision de la constitution[2]. L’approche comparative des stratégies autoritaires qui ont précédé le printemps arabe et ont favorisé entre autres le soulèvement syrien et la chute de Moubarak d’une part; et d’autre part les mécanismes mis en œuvre pour maintenir la monarchie marocaine, révèlent les limites évidentes du modèle algérien.

Le bricolage d’une nouvelle stratégie autoritaire : Bouteflika inspiré par Mohammed VI 

Les dirigeants occidentaux -en tête de liste la France et les Etats Unis – ont chaleureusement félicité le Roi du Maroc Mohammed VI pour l’approbation massive de son « projet de Constitution » par voie référendaire (à plus de 97% des votes exprimés). Pourtant cette révision constitutionnelle n’est qu’un vernis de changement, une couche pâteuse de réformes insignifiantes au regard des attentes suscitées par l’initiative. De l’autre côté de la frontière toujours barricadée entre le Maroc et l’Algérie, son homologue et voisin le président Abdelaziz Bouteflika semble désormais séduit par un scénario similaire. Dans un communiqué Bouteflika l’a réitéré «en ultime étape, le peuple souverain aura à se prononcer sur la consolidation de l’Etat de droit et de la démocratie dont il est la source et en a été l’artisan depuis la libération du pays au fil des différentes étapes de notre histoire contemporaine».  Cette stratégie permet de flatter la communauté internationale penchée sur les bouleversements du monde arabe à coup de « réformes » dans un système pourri, un système qui ne veut pas changer. Alors que la société algérienne toujours en ébullition montre des symptômes évidents de ras-le-bol –contestation pacifique toujours verrouillée ; émeutes contre les pannes d’électricité ; violences dans les villages- les responsables politiques tentent la « pseudo-révolution » par le haut après des décennies d’illusions successives de changement. Il s’agit bien plus d’une logique de « forme » – démocratisation artificielle – qu’une étape marquant une progression de « fond ». Comme bon nombre de régimes arabes, l’Algérie a intégré les cadres de pensée, les principes et valeurs démocratiques revendiqués par les pays occidentaux dans ses discours officiels pour se voir attribuer une image rassurante et volontariste.

Quand Bouteflika s’inspire du référendum marocain et de la « révision » du texte suprême pour marquer le « changement », il oublie plusieurs éléments essentiels. Premièrement, il ne jouit pas de la légitimité historique du roi du Maroc appuyé sur un régime de plus de quatre siècles et le symbolisme de la monarchie chérifienne. En substitut à l’absence de légitimité historique, on pourrait penser au nationalisme/patriotisme algérien subtilement utilisé sous les termes d’« indépendance », « libération » etc., un vocable dépassé presque cinquante ans après la guerre d’Algérie et la fin de la colonisation française. Quant à l’idéologie socialiste-arabe restée lettre morte, elle ne lui accorde aucune légitimité particulière prenant note de l’échec du « socialisme spécifique » algérien. Sans idéologie structurante, il ne reste que les ajustements réalisés en termes de communication officielle et de promesses pour maintenir le statu quo autoritaire. Mais Bouteflika et l’appareil sécuritaire négligent un obstacle de taille : la nature court-termiste de leur modèle. Dans le domaine économique (l’Algérie après le pétrole ? le faible développement du privé) tout comme au niveau politique et institutionnel, cette version militaire de l’autoritarisme régulièrement rebricolé n’a pas une vocation de long-terme.

Une « révolution par le haut » ou la restructuration du régime autoritaire algérien

Un article très pertinent sur l’avantage du retard politique constatait avec amertume ou espoir qu’il est plus facile de « faire du neuf que de rénover une vieille structure ». Dans le cas de l’Algérie les structures du pouvoir mais aussi les structures économiques (vieilles industries, rente) n’ont fait que s’engouffrer et se perpétuer depuis 1962, un état de fait en apparence compensé par l’existence d’un certain espace public (la presse) et justifié par les exigences sécuritaires. La démocratisation doit en théorie passer par la rénovation des structures archaïques et le dépassement des obstacles internes qui ont laissé pulluler des fléaux étendus à la société tout entière (corruption, inefficacité, désorganisation, perte de confiance). Mais le régime actuel n’a jamais cherché la démocratisation et le nettoyage de fond : du pluralisme de façade des années 1990 -succédant au parti unique FLN- aux pseudo-libertés d’expression et de manifestation, les politiques de libéralisation ont plutôt étés « une restructuration de l’autoritarisme [que la] première étape d’une transition vers la démocratie. »[3]. Cette idée fondamentale peine à être comprise dans les sociétés arabes mais aussi en Occident : on se satisfait facilement des promesses de réformes des dirigeants arabes en ignorant les systèmes vieillissants et rigides sur lesquels ils s’assoient depuis des décennies. L’Algérie et bien d’autres Etats n’ont jamais eu l’intention de remettre en cause leur fonctionnement. Les réformes ont toujours été des « compromis de survie » nécessaires et nullement l’expression d’une « nouvelle ère ».

L’Algérie de Bouteflika et des généraux propose en 2011 de faire du vieux avec du vieux tout en essayant de donner à l’extérieur l’image d’un régime arabe « modéré », d’un autoritarisme « sage » et supportable pour la population. En laissant une presse relativement libre par rapport à ses voisins (Maroc, Tunisie de Ben Ali) et en renonçant au recours généralisé à la torture et aux méthodes répressives radicales (Syrie), elle bénéficie d’une image relativement favorable. De plus, sa lutte contre le terrorisme lui colle une étiquette de bon élève en termes sécuritaires et ses ressources pétrolières et gazières maintiennent la structure rentière.

En Algérie, l’histoire du réformisme illusoire semble s’inscrire dans la stratégie autoritaire depuis l’arrivée au pouvoir de Bouteflika. En 2008, le Président annonçait une révision « partielle et limitée de la constitution » et des amendements sur la base de la « stabilité, de l’efficacité et de la continuité ». Et de fait en 2009 le président algérien révisa la constitution pour contourner la limitation des mandats et se représenter sans contrainte.

Les échecs syrien et égyptien ou l’illusion des politiques d’« infitah »

On peut mettre en parallèle les stratégies d’infitah (ouverture) algériennes avec la voie empruntée par la dynastie Assad, autres porteurs du message socialiste-arabe. A la mort d’Hafez el-Assad le 13 juin 2000 et l’arrivée au pouvoir de Bashar, certains avaient cru au « Printemps de Damas » et la libéralisation du régime. Lutte contre la corruption ; volonté de modernisation ; ouverture économique ; libération d’opposants au régime ; forums d’intellectuels autour de la « démocratisation » syrienne ; levée de l’état d’urgence en vigueur depuis 1963, autant de promesses de réformes rapidement envolées. Cette apparence de libéralisation n’était plus nécessaire à partir du moment où la stratégie avait atteint son but : la création d’une image de chef d’état réformateur occidentalisé qui contrastait avec la dureté de son père. Enfin, le mythe de la « vieille garde » agissant dans les coulisses contre les initiatives du président constituait le prétexte à l’inachèvement des réformes entreprises. En termes économiques, le pays n’a pas réussi à dépasser l’interventionnisme étatique et la libéralisation extrêmement limitée fut aussitôt avortée.

Cette « infitah » est typiquement l’exemple d’un « compromis nécessaire » et d’une illusion de changement pour susciter une vague d’espoirs réduisant un temps donné les frustrations accumulées. Mais les manifestations débutées en mars 2011 en Syrie et l’explosion actuelle du pays révèlent la limite temporelle de ces pratiques du pouvoir. Souvent au cours de l’histoire, les périodes de timides ouvertures structurelles renforcées par un élément conjoncturel favorable – ici, le « printemps arabe »- ont conduit à l’ébullition sociopolitique dans les Etats autoritaires et inefficaces. Aujourd’hui la Syrie suffoque, son bilan en termes de droits de l’homme, de libertés et de pluralisme politique est un échec monumental, et l’Etat policier met à l’œuvre ses pratiques les plus répressives et terrorisantes contre sa population. L’échec de la Syrie -qui comme l’Algérie concentre les enjeux du pluralisme linguistique/ethnique (kurdes/berbères) ; du « socialisme arabe » dépassé (fort interventionnisme, faible développement du privé, vieilles industries); de la maîtrise des mouvances islamistes – devrait inquiéter quant à l’évolution du régime algérien s’il refuse encore longtemps la réforme structurelle qui s’impose.

Plus pertinent encore serait le rapprochement entre l’Algérie et l’Egypte dont l’infitah débutée dans les années 70 n’a guère connu de succès. Le modèle algérien dominé par le FLN (et alliés politiques), l’armée et le DRS (renseignements) est à rapprocher du système Moubarak où le PND (Parti national démocratique) – qui irriguait toute la structure du pays jusqu’à la vie politique locale – l’armée et la Sûreté d’Etat (police politique) formaient l’armature du régime. Cette structure triangulaire que l’on retrouve dans plusieurs régimes autoritaires est source de tensions entre l’élite politique et les généraux, et s’appuie sur une sécuritarisation progressive de la société sans pour autant rendre visible les instruments de l’Etat policier. L’objectif est également la dépolitisation de l’espace public. De même, l’Egypte comme l’Algérie a connu ses séries d’attentats et l’apparition de mouvances islamistes de « masse » – les Frères Musulmans en Egypte ; plus tard, le FIS et groupes salafistes et armés en Algérie. Des problématiques similaires structuraient le débat quant à la place de l’armée et l’intégration de l’acteur islamiste dans les institutions. La même pauvreté généralisée et l’absence de perspectives pour une grande partie de la population nourrissaient les frustrations matérielles, les comportements sociaux pathologiques et l’attrait pour le radicalisme religieux. Pourtant l’Egypte a de façon inattendue renversé le raïsqui la gouvernait depuis des décennies et la bulle a fini par éclater même si plusieurs inconnues demeurent quant à la transition démocratique. L’Algérie ne peut pas éternellement se situer sur une autre planète et se croire insensible à ce nouveau contexte régional et aux limites temporelles de la nature de son régime.

Dépolitisation et sécuritarisation de l’espace public ou le risque d’explosion à moyen-terme/long-terme

C’est comme si l’Algérie cherchait en ces temps de printemps arabe, l’équation subtile permettant de consacrer un modèle autoritaire intouchable et insensible à la frustration sociétale. Ni le président, ni la vieille élite, ni les cadres du FLN, ni les généraux ne souhaitent perdre leurs privilèges respectifs. Pourtant le contexte des révoltes/révolutions arabes impose des « initiatives d’apparence démocratiques », un mal nécessaire dont les dirigeants arabes encore au pouvoir, Bouteflika inclus, ne peuvent faire l’économie. En essayant de dépolitiser l’espace public, de renforcer le sécuritaire tout en proposant des réformes de surface dissociées de l’exigence incontournable de changement de fond, le régime algérien risque de se « syrianniser » et de connaître non pas le sort de Mohammed VI adulé par les pays occidentaux et accroché à la stabilité de sa monarchie, mais le destin des pays arabes aux présidents récemment déchus. Bouteflika, en décevant les grandes attentes de changement, favorise l’éclatement d’une crise sociale et une contestation politique beaucoup plus aigues, dans un futur plus ou moins proche. Le temps des infitah illusoires et des « printemps sans lendemain » est bientôt révolu.

Mélissa can be contacted on melissa.rahmouni@arabsthink.com.


[1] La commission a consulté plus de deux cent cinquante personnalités pressées au portillon du pouvoir et son président Abdelkader Bensalah (président Sénat, FLN) fut assisté par deux conseillers du président Boughazi (islamiste) et Touati (général-major retraité. Rachid Tlemçani analyse cette commission comme une instance reposant sur une « relation triangulaire : légitimité historique [Ben Salah], islam de bazar [Boughazi], armée  [Touati] ».

[2] A cette révision constitutionnelle s’ajouteront des amendements conséquents du code de la wilaya (région), du code de l’information (liberté de la presse, d’expression), de la loi sur les associations, de la loi électorale et de la loi sur les partis.

[3] A. Boutaleb, J.N. Ferrié et B. Rey (coord.), L’autoritarisme dans le monde arabe – autour de Michel Camau et Luis Martinez, Débats, CEDEJ, Juin 2005, p. 5.

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