Par Mélissa Rahmouni – 10 juin 2011
Un nouveau débat monopolise désormais toute l’attention et cristallise les émotions : les négociations secrètes entre autorités, prédicateurs islamistes et ex-dirigeants du Front Islamique du Salut (al-Jabhah al-Islāmiyah lil-Inqādh) et du Groupe Islamique Armé (al-Jama’ah al-Islamiyah al-Musallaha), acteurs de la guerre civile. Cette nouvelle surgit alors que les mouvements sociaux poursuivent leurs revendications et que Bouteflika, embarrassé face à la contestation s’est résigné à l’ouverture de la « commission Bensalah[1]» pour la révision constitutionnelle -discréditée de par sa composition.
Négocier avec les islamistes : un jalon de plus dans la politique des concessions ?
L’affaire – véritable tollé politico-médiatique – a suscité colère, opposition et incompréhension. La presse s’est emparée de l’actualité brûlante à savoir l’éventuelle amnistie d’environ sept mille terroristes incarcérés dans les prisons algériennes. Ces rencontres se sont tenues dans un lieu secret entre représentants de la présidence d’un côté – le secrétaire général du FLN Abdelaziz Belkhadem et un haut-gradé de l’armé- et islamistes de l’autre- cheikh El Hachemi Sahnouni et le prédicateur salafiste Abdelfattah Zeraoui Hamadache. El Hachemi Sahnouni, qui n’est autre qu’un des membres fondateurs du FIS, s’est exprimé formellement dans la presse sur un projet d’amnistie générale en faveur des détenus « engagés par écrit à ne plus recourir à la lutte armée ». Cette récente entrevue n’est pourtant qu’une rencontre de plus dans la série de contacts établis depuis 2008[2], sans oublier que des milliers de terroristes ont d’ores et déjà été amnistiés[3]. Le caractère passionné du débat tient à des raisons propres au contexte actuel : le ras-le-bol général ; la commission de révision constitutionnelle très critiquée ; le malaise socio-économique ; la multiplication des attentats à l’Est notamment en Avril et Mai 2011 (Tizi-Ouzou, Kabylie) et la crise de confiance entre élites politiques et citoyens.
Il faut rappeler deux dynamiques qui suscitent craintes et interrogations: la volonté revendiquée et assumée des ex-partis islamistes interdits de réintégrer l’espace politique en faisant peau neuve ; et la politique Bouteflika -enclenchée depuis les émeutes- de satisfaction expresse des revendications au nom de la paix sociale et l’unité nationale (et donc la peur qu’il réponde à tout va aux demandes des islamistes). En terme de timing, on se trouve par ailleurs au cœur des débats constitutionnels autour de la nature du régime mais également de la « loi sur les partis ». Enfin, cette affaire – rumeur ou pas – révèle deux enjeux majeurs : dysfonctionnements réels au sein du pouvoir opaque révélés par le défaut de communication politique ; et concessions excessives faites aux islamistes qui s’inscrivent dans une stratégie gouvernementale potentiellement irresponsable.
Défaut de communication politique et dysfonctionnements au sommet de l’Etat
Des détails sur les négociations ont été diffusés par la presse algérienne – évoquant quatre rencontres dont une filmée- et des lettres d’ex-dirigeants de partis islamistes adressées à la présidence (dernière en date le 30 mai 2011[4]). Mais l’affaire a souligné des problèmes structurels relatifs à l’opacité du système, la non-coordination entre les représentants politiques, leur communication désastreuse, et les échanges de qualificatifs peu crédibles -« rumeur » vs « menteur »- symptômes d’une politique qui tombe bien bas. Le Premier ministre Ahmed Ouyahia a démenti l’existence de contacts avec les islamistes « Je démens formellement cette rumeur avec tous les respects dus aux frères qui l’ont annoncée »[5].
Mais plusieurs interrogations stimulent le débat : comment les cheikhs ont-ils pu se rendre dans les prisons très sécurisées[6] et parler avec les ex-membres des mouvances islamistes armées à l’insu du pouvoir ? Comment comprendre ces rencontres avec le SG du FLN Belkhadem et pourquoi le Premier ministre Ouyahia aurait-il été tenu à l’écart du processus de négociation? Ces « maladresses » peu raffinées rendent plus que visibles les dysfonctionnements au sein du pouvoir[7], les uns contredisant les autres, et le déni des faits constituant un élément de plus dans le discrédit des élites politiques. Deux explications semblent plausibles : soit le Premier ministre nie et essaye de réparer la « fuite » informationnelle ; soit le pouvoir au sommet de l’Etat s’atomise complètement laissant pulluler plusieurs centres de décision en concurrence et qui ne communiquent pas entre eux.
Tuer la dernière force d’opposition radicale en achetant sa loyauté ou stimuler le « système de peur » ?
Au-delà des erreurs de forme et du défaut de communication, cette initiative pose un problème de fond : elle s’inscrit dans une politique gouvernementale largement contestée et révèle des intérêts personnels. On peut suggérer plusieurs hypothèses.
Tout d’abord, les islamistes qui ont pris les armes constituent une force d’opposition difficile à contrôler en dépit de la lutte acharnée contre le terrorisme. Autrefois acteurs de l’opposition au FLN, leur dissolution et exclusion de l’échiquier politique se sont accompagnées d’une vague de violence inédite. Si la logique gouvernementale anti-contestataire est aujourd’hui celle de la concession en l’échange de la loyauté au régime, (comme ce fut le cas avec les revendications économiques– argent contre silence)- alors il est tout naturel de vouloir tuer subtilement le dernier noyau contestataire menaçant sa stabilité : les islamistes de l’opposition radicale. La seconde hypothèse est celle de la tant vantée « réconciliation nationale »- en dépit de l’absence de travail de mémoire, de deuil et de justice-. Bouteflika en a fait le pilier de sa politique depuis plus de dix ans (loi de la « concorde civile » en 1999 ; charte pour la paix et réconciliation nationale en 2005) et profite de l’opportunité qu’offre le contexte de révoltes/révolutions arabes pour en rajouter une couche, consacrant une union illusoire avec des groupes qui semblent continuer de semer la terreur dans l’Est du pays. La troisième perspective serait celle d’une stimulation ultime du « système de peur » autoritaire entretenu par l’appareil politico-militaro-sécuritaire. En effet, cette « fuite » médiatique imposerait le dilemme aux algériens: c’est nous (le régime actuel) ou eux (les islamistes optant pour les armes); la contestation et déstabilisation du gouvernement se solderaient par le réveil des lions que le pouvoir menace de libérer. Enfin, une quatrième optique consisterait en un détournement judicieux du débat, les rumeurs volontaires permettant de mener l’agenda politique et médiatique à son avantage: parler des terroristes permet de revivifier les peurs, de mobiliser psychologiquement toute la population, de reléguer à l’arrière plan les débats cruciaux sur la réforme du système politique et enterrer les revendications de la jeunesse. L’objectif de distraction étant vecteur de diversion et gain de temps.
Le stimulus de ces rencontres : les ambitions personnelles de Belkhadem
Enfin, si l’on met de côté la stratégie gouvernementale, cette affaire est peut-être liée aux ambitions personnelles d’un des acteurs de ces rencontres- l’ancien premier ministre Abdelaziz Belkhadem. Cet homme proche du président et SG du FLN est un adepte convaincu d’un islam très conservateur et un promoteur de l’amnistie des anciens islamistes armés. Cette donnée n’est pas anodine, elle entre en jeu et permet de comprendre son aisance et sa facilité à nouer des relations avec les islamistes. De plus, il pourrait bénéficier à des fins personnelles de cet acte généreux à leur égard, car n’ayant jamais caché ses ambitions présidentielles, il disposerait alors du soutien des islamistes dans sa course politique.
Une amnistie perverse en contradiction avec les exigences sécuritaires ?
Mais si l’on fait abstraction du « pourquoi » et que l’on dépasse la rationalisation de ce rapprochement avec les islamistes, on ne peut que noter les limites d’une initiative – qui n’a pas été officiellement reconnue- aux conséquences perverses pour le régime. Dans le cadre d’un discrédit gouvernemental grandissant, cette affaire a suscité émoi, colère et mobilisation. Des familles de victimes du terrorisme -principalement des femmes- sont descendues dans les rues pour contester et demander reconnaissance du statut de victime et s’opposer à la libération des bourreaux dans une pseudo-réconciliation nationale.
De plus, si l’amnistie était prononcée (peut être le 5 juillet, jour de l’indépendance) la réputée « lutte algérienne contre le terrorisme » serait entachée, et Bouteflika poursuivrait la politique de nombreux dirigeants arabes pris au piège dans les concessions faites aux islamistes. Les Etats-Unis par exemple considéreraient cette mesure comme une entrave à la lutte effective contre les réseaux terroristes et un non-sens au regard des problèmes sécuritaires que connait le pays, plus généralement la région. De fait, la logique serait inversée à deux niveaux: d’une part, on substitue à une amnistie conditionnée par le dépôt des armes, un deal sans caution très périlleux ; d’autre part, on fait triompher les marchandages politiques sur l’exigence de justice.
Une position étatique ambigüe vis-à-vis des islamistes
Quoi qu’il advienne, les dirigeants algériens sont prêts à tout pour briser la dynamique des mouvements contestataires, et en dépit de la concertation hypocrite sur l’évolution du régime ils n’ont jamais défini une attitude claire à l’égard des partis et mouvances islamistes radicales. La stratégie étatique fut d’abord l’éviction forcée des islamistes du système politique suite à leur victoire aux premières élections libres et pluralistes de décembre 1991. A partir de leur dissolution par le tribunal administratif d’Alger en mars 1992 et l’effusion de violence de la guerre civile, les dirigeants ont optés pour la chasse sanguinaire aux islamistes armés. Aujourd’hui, la reprise des négociations souterraines peut être lue comme un préalable à leur réinsertion sociale, première étape vers un hypothétique retour déguisé de ces islamistes d’antan dans la sphère politique.
[1] Du nom d’Abdelkader Ben Salah chargé de mener des concertations avec les acteurs politiques en préparation à d’éventuelles réformes. Il n’est pas une personnalité indépendante mais un général et membre du FLN.
[2] Outre Sahnouni et Abdelfattah Zeraoui Hamadache, prédicateur emprisonné entre 1992 et 2003, les négociateurs sont Hassan Hattab, ancien chef du GIA et fondateur du GSPC, Rabi Cherif et Mourad Khabat membres fondateurs du GSPC, Madi Abderahmane, fondateur du GIA et Ben Messaoud Abdelakder, ex-émir du GPSC dans le Sahara. Hassan Hattab s’est rendu aux autorités en 2007. Depuis il vit dans un lieu tenu secret et bénéficie d’un statut particulier.
[3] AbdelAziz Bouteflika a libéré 5000 terroristes en juillet 1999 avant de décréter une grâce amnistiante en janvier 2000. La présidence a accordé l’absolution à 17540 terroristes.
[4] On peut lire les mots suivants dans la lettre adressée au président et cosignée par Abdelfattah Zeraoui Hamadache. « Il faut sortir de cette impasse persistante et de cette spirale sanglante pour aboutir à une étape de conciliation historique à tous les niveaux : militaire, politique, judiciaire, social et économique »
[6] «Il y a quelques jours, deux de nos imams, Ben Yakhlef et Bou Mecheria, en l’occurrence, ont été envoyés dans les prisons pour discuter avec nos frères détenus depuis 1991 et les convaincre de renoncer, une fois libres, au terrorisme, explique H. Sahnouni. Ils leur ont même fait signer des engagements comme pièce à conviction en contrepartie d’une amnistie.»
[7] Sahnouni s’est exprimé sur le démenti de Ouyahia : « S’il existe deux ou trois pouvoirs qui dirigent le pays, c’est un autre problème. Comment peuvent-ils confirmer d’un côté la décision de libérer les détenus et la démentir de l’autre ? Ou peut-être qu’il n’y a pas de coordination entre les différentes parties. Ou il y a d’autres parties qui gouvernent. Ou, l’homme (ndlr : Ouyahia) parle de choses qu’il ignore. Si Ouyahia n’est pas au courant de la situation, il n’avait qu’à faire comme le ministre de la Justice et dire tout simplement qu’il ne sait pas »








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